Dans Le Siècle vert, le philosophe estime que nous sommes entrés dans l’ère de l’écologie

Depuis le 17 mars, les écolos se sentent pousser des ailes. Le long des murs de Paris, ont fleuri des têtes de mort apocalyptiques signées « Extinction Rebellion ». Sur les réseaux sociaux, il a été martelé telle une parole d’évangile que « la nature reprend ses droits ». Dans la capitale portée par l’ivresse du saint-vélo, Anne Hidalgo ringardise la bagnole. Et désormais, le gouvernement nous concocte sa « convention citoyenne sur le climat », sorte de package pour un monde plus vert, portée par 150 citoyens, dont il souhaite nous soumettre l’approbation par référendum. De quoi susciter l’ire des écolo-sceptiques : Gaïa deviendrait-elle la nouvelle religion d’État ? Prométhée risque en tous cas de passer de sales nuits.

En janvier dernier, Régis Debray écrivait en introduction du Siècle Vert, paru dans la collection « Tracts » de Gallimard : « nous avons connu les Internationales de l’espoir, nous découvrons l’Internationale de l’angoisse ». Les trois derniers mois que nous avons connus ne l’ont pas démenti. « Les antidépresseurs n’ont jamais manqué à notre instinct de conservation », affirme le penseur prométhéen qui renvoie dos à dos, avec une habileté certaine, la peur de l’apocalypse écologique et celle du « grand remplacement noyant l’Occident sous les hordes islamiques ». « Les cataclysmes attendus s’avèrent le plus souvent démentis par les faits », assure-t-il, nous appelant à « ne pas sous estimer l’ingéniosité de l’homo-sapiens ». Parole de prophète ou de candide ? L’avenir nous le dira.

À sa sortie, Le Siècle vert a mis hors de lui le très écolo Fabrice Nicolino -qu’on a connu mieux inspiré – dans les colonnes de Charlie-Hebdo. L’ouvrage n’a pourtant rien d’un hommage dithyrambique à notre carbone mal aimé. En revanche, Régis Debray se rit gentiment du caractère presque compulsif du recyclage de la moindre barquette en plastique, du « renoncement au Nutella eu égard aux Orangs-outans » ou autres gestes ayant fonction de nouvel oxygène. De quoi agacer les écophiles les plus radicaux. « Bien modestes peuvent apparaître les tâches des urgentistes au Samu global », ironisait-il d’ailleurs en janvier. On connaît la suite et la pléthore d’applaudissements pour nos soignants dont on a redécouvert comme par magie le rôle vital pour notre civilisation durant le mois de mars.

Sans se fourvoyer dans quelque indignation, le philosophe constate que l’écologie est une nouvelle religion et évoque « un culte de la Nature ». Il tacle néanmoins la réification de l’adolescent dans l’Occident – comme l’a incarnée l’égérie Greta Thunberg – par cette phrase : « avec le tous-ados de rigueur, il devient clair que l’adulte est lui aussi une espèce menacée ». Devient-il pour autant un pessimiste qui ferait de nos réactionnaires en vogue des rejetons de Terra-Nova ? Loin s’en faut : « Le communisme a fait planer une épée de Damoclès sur le Capital, et n’a pas peu contribué à humaniser son règne, en le contraignant à passer de sérieux compromis avec les salariés. L’écologisme a déjà la même vertu d’inhibition sur les pollueurs de l’agro-industrie comme du transport routier et aérien. C’est la règle : on visait au départ une révolution, on finit par une correction de tir », affirme l’ancien compagnon d’armes de Che Guevara. Un constat lucide qui vient comme une bouffée d’oxygène, sans vouloir faire de mauvais jeu de mots, en cette période de cristallisation des joutes verbales où chaque partie se retranche volontiers dans ses certitudes inébranlables.

Si Le Siècle vert se noie un peu dans un florilège de métaphores dont abuse Debray, il brille par son écriture alerte et son impartialité. Rien d’étonnant à ce que ni les écolos zélés, ni les écolophobes, n’aient vraiment trouvé leur compte dans ce livret qui se lit d’un trait. Au fond, si un changement de civilisation redouté par certains, inéluctable pour d’autres, se met à l’œuvre sous le sceau de l’écologie, c’est peut-être un moindre mal. Quoi qu’il en soit, le siècle sera marqué par le prisme du vert, nous dit Debray en forme d’avertissement à prendre ce dernier au sérieux. La « convention citoyenne sur le climat » et son cortège de propositions écolos semble aller dans son sens. Le résultat du second tour des élections municipales aussi.

Le Siècle vert, de Régis Debray, « Tracts Gallimard »

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