Nous sommes en 2019, en France, et parler de la religion ou de l’immigration est le plus sûr moyen de s’attirer les foudres d’à peu près toutes les minorités actives, de gauche comme de droite. Ce sont probablement les deux sujets qui produisent le plus d’âneries proférées péremptoirement et engendrent le plus d’attaques haineuses. Il faut par conséquent beaucoup d’audace pour décider d’écrire un livre portant à la fois sur le christianisme et sur l’immigration.

Avec les migrants, c’est parole contre parole. Je décide de lui faire confiance (page 144)

Pierre Jova s’en acquitte avec lucidité, rigueur et honnêteté. Il indique dans la conclusion de son livre : « Cette enquête souhaitait rendre justice à l’humanité des migrants. Elle espérait aussi introduire un peu de nuance en rappelant la complexité de la crise migratoire. ». Mission accomplie et, qui plus est, le livre propose aussi une réflexion précieuse sur la complexité du fait religieux en général, et du christianisme en particulier, dans notre pays.

Les deux premières parties, Frontières et Rencontres, rassemblent dix chapitres qui correspondent à autant de descriptions de situations précises où les chrétiens et les Églises de France sont confrontés à l’accueil des migrants. De la frontière avec l’Italie au bois de Vincennes (magnifique chapitre sur des prostituées nigérianes) en passant par Reims ou Lille, l’auteur est parti à la rencontre des migrants et des chrétiens qui leur viennent en aide. 

La scène est assez cocasse. Donc digne de l’Évangile (page 149)

Cette immersion de l’auteur est décisive car elle permet de souligner cette vérité qui devrait être évidente mais qui semble si souvent oubliée : les migrants ou les chrétiens en général n’existent pas, ce sont les individus qui sont réels. Comme l’écrit l’auteur, se rendre sur place permet une conversion du regard, et donc de l’esprit : « Les migrants n’étaient plus un concept, une projection qu’il convenait d’aimer ou de haïr…Ils étaient des êtres plongés dans une situation infiniment complexe, traversés par le meilleur et le pire. ». 

Il en va de même pour la rencontre avec des chrétiens de chair et d’os (et peut-être d’âme) car il n’y a pas plus de modèle type de chrétien que de modèle type de migrant. C’est l’intérêt fondamental du livre et le tour de force de l’auteur que de maintenir constamment cette dialectique entre des généralités (le nombre de migrants, la doctrine chrétienne de l’accueil, la législation, les politiques de l’État français, etc.) et l’incarnation des grands problèmes dans la personnalité et les choix d’individus singuliers.

Et je dis à mes enfants au Nigeria : priez pour la France ! (page 159)

Au passage, Pierre Jova rappelle quelques vérités parfaitement documentées mais souvent passées sous silence, notamment le fait que les organisations chrétiennes (qu’elles soient catholiques ou protestantes) sont particulièrement actives dans l’aide aux migrants. C’est pourquoi la troisième partie, intitulée Fractures, étudie les polémiques qui se développent à l’intérieur du christianisme français sur l’accueil des migrants. Sommés par le pape de faire preuve d’hospitalité, incités par le message de l’Évangile à accueillir le migrant comme un frère, inquiets du développement de l’islam, tiraillé entre le désir d’affirmer leur foi et la sécularisation de la société française, les chrétiens se divisent, s’interrogent et parfois s’affrontent rudement sur la question de l’immigration.

On nous demande de nous mettre à la place des migrants, mais personne ne se met à la nôtre (page 177)

Dans cette troisième partie, l’auteur examine – là encore avec courage, lucidité et sens de la nuance – les questions les plus difficiles, comme en témoignent les titres des chapitres, par exemple Catholique au Front national ou Les Églises ont-elles abandonné le « petit blanc » ?. Le livre essaie toujours de rendre justice aux individus interrogés, que ce soit une catholique secrétaire de circonscription pour le Front national ou un ancien agent de la Police aux frontières. L’auteur s’efface le plus souvent derrière les gens et les situations qu’il décrit mais quand il propose des réflexions personnelles, celles-ci sont toujours stimulantes, comme dans la conclusion de cette partie où il écrit : « Le suicide de l’Europe chrétienne n’est pas du fait des migrants mais de l’effondrement des liens sociaux…Si les Églises ont abandonné ces petits Blancs, il leur faut se demander comment être de nouveau attractives. Qu’est-ce qui donne envie de les rejoindre ? ».

Dans les Églises, l’Afrique est déjà parmi nous. Elle est déjà « nous » (page 300)

Dès lors, la quatrième et dernière partie s’intitule logiquement Perspectives et, particulièrement dans son troisième chapitre (Un christianisme français métissé), esquisse des pistes de réflexion quant à l’avenir du christianisme en France. L’auteur souligne avec un brin de malice que « Le Grand Remplacement tant redouté par les théoriciens d’extrême droite a déjà eu lieu. Il s’affiche chaque dimanche dans toutes les églises de France. ». En effet, les fidèles des Églises d’Orient, les Orthodoxes, les chrétiens issus de l’immigration asiatique ou africaine représentent désormais une proportion importante de l’ensemble des chrétiens de France. De même, l’auteur rappelle que « Chez les catholiques, presque un prêtre français sur trois est un Africain ».

 Il souligne aussi que les chrétiens issus de l’immigration sont souvent plus fervents que la majorité des Français qui se déclarent chrétiens sans forcément pratiquer cette religion. Là encore, la situation est complexe et nuancée puisque certains militants de gauche radicale qui font du migrant une personne sacrée s’étrangleraient en entendant les prises de position de nombre de chrétiens d’origine africaine sur l’avortement ou le mariage homosexuel. Réciproquement, les militants identitaires d’extrême droite devraient se faire à l’idée que l’avenir du christianisme, dont ils font le fondement de l’identité française, repose en grande partie sur l’Afrique

Cependant, tout comme les migrants, les chrétiens français forment une réalité plurielle (page 306)

D’ailleurs, Pierre Jova indique que « S’ils parviennent à se mêler pleinement aux Églises, et donc à la société française, sans perdre leur ferveur, les chrétiens d’origine afro-antillaise apporteront la réponse aux inquiétudes de Philippe de Villiers, qu’il a exprimé sans son ouvrage Les Cloches sonneront-elles encore demain ? Aux Herbiers, le fondateur du Puy du Fou est un paroissien du jeune prêtre béninois Valerry Wilson. ».

Dans la conclusion, l’auteur livre quelques réflexions personnelles dont la plus importante, à nos yeux, consiste à souligner que le message de l’Évangile chrétien « ne fournit pas clés en main un programme politique du nombre de migrants à régulariser ou à expulser », autrement dit que le religieux et le politique doivent être distingués. Il rappelle aussi utilement qu’il « convient de cesser d’essentialiser et d’uniformiser une réalité plurielle », erreur que font aussi bien ceux qui exigent l’abolition des frontières et l’accueil généralisé que ceux qui assimilent l’immigration au terrorisme, à la criminalité ou à l’islam conquérant.

Les chrétiens face aux migrants est un ouvrage précieux qui explore subtilement un sujet extrêmement délicat. Pierre Jova le fait avec une grande intelligence et une grande humanité. Qu’il en soit remercié.

Les Chrétiens face aux migrants, de Pierre Jova, Tallandier, 21, 90 euros

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