Auteur du passionnant Les chrétiens face aux migrants, le journaliste Pierre Jova a bien voulu répondre à nos questions.

Qu’est-ce qui vous a amené à écrire ce livre ?

En relisant cette expérience humaine, je distingue deux raisons profondes. Tout d’abord, mon grand-père paternel était un réfugié politique yougoslave, venu en France dans l’espoir de vivre libre. Son propre père avait été évacué en Corse par la Marine française, durant la Grande guerre, et il avait transmis à son fils l’immense reconnaissance envers la France qui a longtemps animé les Serbes. A force de travail, de courage et d’optimisme, mon grand-père a fait de notre famille un produit réussi de l’assimilation républicaine. Ce privilège, qui est celui de nombreux Français, ne m’empêche pas de ressentir un subtil déracinement lorsque je me rends en Serbie, et dans toute l’ex-Yougoslavie. Cette conscience du drame indicible que représente la migration est fortement présente dans notre esprit familial.

Il y a une discrétion naturelle des milieux chrétiens dans l’exercice de la charité, et c’est une attitude saine.

Ensuite, j’ai vécu un événement fondateur à l’été 2015. Souvenez-vous : en quelques mois, près d’un million de personnes, principalement Syriennes, Afghanes, Kurdes et Irakiennes ont pénétré en Europe à travers les Balkans. J’ai effectué un reportage pour l’hebdomadaire La Vie dans le sillage de ce vaste déplacement de population, jusqu’à Budapest, en Hongrie. Ironie du sort, je revenais dans la même région qu’avait quitté mon grand-père cinquante ans plus tôt ! J’ai été bouleversé par la rencontre avec ces foules, qui sont devenues peu à peu des visages, des histoires, des êtres de chair, animés du meilleur comme du pire. De retour à Paris, après un petit mois passé sur la route, je me sentais décalé en voyant monter le flot politico-médiatique sur ce sujet. Il fallait se déclarer « pour » ou « contre », au mépris de la complexité. J’ai passé deux ans à suivre les questions migratoires au fil de l’eau, tout en avalant de nombreuses couleuvres devant les outrances qui paralysent la réflexion, et surtout l’action. Lorsque les éditions Tallandier m’ont proposé d’écrire à ce sujet, cette belle offre s’est imposée comme une évidence. Je suis heureux d’avoir pu y formuler des observations mûries par ce temps qui fut le mien.

Votre ouvrage montre que les chrétiens (individus, associations, Églises) sont très impliqués dans l’aide aux migrants. Pourquoi n’en parle-t-on pas davantage ?

Le bien ne fait pas de bruit ! Il y a une discrétion naturelle des milieux chrétiens dans l’exercice de la charité, et c’est une attitude saine. Je pense aussi que l’inculture religieuse des élites politico-médiatiques les empêche de constater que c’est dans les Églises que l’on rencontre ceux qui aident le plus les migrants. Ajoutons que c’est aussi dans les Églises que l’on entend des discours hostiles ou inquiets à leur égard. Comme la plupart des Français, les chrétiens sont déchirés entre des sentiments contradictoires, les considérations spirituelles en plus. La démarche de mon livre était de permettre à toutes ces sensibilités de s’exprimer, tout en rendant hommage aux vibrants témoignages d’accueil, de compassion et aussi de conversion.

Vous évoquez les polémiques liées aux interventions du pape François exhortant les chrétiens à accueillir les migrants. Le pape est-il toujours une autorité spirituelle aux yeux des catholiques de France ?

Les catholiques français sont légitimistes : la figure papale demeure aimée et respectée, c’est un des ferments de la piété populaire comme de l’architecture intellectuelle du catholicisme. Si d’aventure François décidait d’honorer la France d’une visite officielle, les foules seraient au rendez-vous comme elles l’ont été pour Benoît XVI en 2008, qui était pourtant la bête noire des catholiques dits « d’ouverture ». Toutefois au sein de la minorité des pratiquants, apparaît de plus en plus nettement une minorité très active sur Internet, dont l’agressivité verbale contre l’évêque de Rome prend des proportions délirantes. A les lire, le pape François serait responsable du suicide de l’Europe chrétienne, en plaidant pour un accueil maximaliste de migrants musulmans. 

La France est remplie de ces « petits Blancs » déboussolés spirituellement, blessés par la société de la concurrence, qui conservent un attachement confus au christianisme.

Mais cette hargne dépasse l’immigration : le style parfois brouillon du Saint-Père, son minimalisme liturgique et ses gestes audacieux en faveur du dialogue interreligieux ou des divorcés-remariés désarçonnent ces catholiques confortés par Jean-Paul II et Benoît XVI dans un rôle de gardiens du dogme. Ainsi absolutisée, l’autorité papale se retrouve diabolisée lorsqu’elle ne correspond plus, en apparence, aux attentes de ses partisans. Pour résumer, certains catholiques papolâtres sont paradoxalement devenus anti-papistes…A l’heure où le pape François tend la main au fils prodigue de l’Évangile, le fils aîné demeuré fidèle se sent trahi. Ce schisme mental me semble être un symptôme du subjectivisme moderne, et de l’individualisme. Le magistère papal se retrouve défié et nié par le supermarché Internet, où le catholique mécontent se proclame docteur de l’Église, tout en se cherchant des figures tutélaires de substitution, comme le cardinal guinéen Robert Sarah, qui se retrouve instrumentalisé par cette minorité dans la minorité catholique pratiquante.

Outre cette micro-querelle interne aux milieux catholiques, le pape François suscite aussi l’inquiétude parmi certains Français anciennement ou lointainement chrétiens, qui vivent dans une crainte identitaire terrible. Pas plus tard que la semaine dernière, j’ai été interpellé dans le métro parisien par une femme à l’orée de la retraite, qui me voyait avec le dernier numéro de la publication jésuite Vie chrétienne sous le bras. La une, titrée « Migrants, un choc salutaire ? », l’a fait bondir : « Votre pape ferait mieux de s’occuper des chrétiens d’Orient, et de nous autres, les Français, plutôt que d’ouvrir les portes aux musulmans qui vous nous dominer », m’a-t-elle dit. Cette personne modeste, d’origine portugaise, avait coupé les ponts avec la foi de son enfance, mais se disait prête à donner des sommes importantes pour entretenir les églises de nos campagnes, et les empêcher de devenir « des mosquées ».

La France est remplie de ces « petits Blancs » déboussolés spirituellement, blessés par la société de la concurrence, qui conservent un attachement confus au christianisme. L’Église doit en être consciente. Même s’il est illusoire de penser que les nuances bien réelles de son discours puisse atteindre toutes les consciences, l’Église catholique française doit se garder du dédain et du moralisme professés par une certaine sphère politico-médiatique. J’explique dans mon livre qu’elle commence à adopter une plus grande prudence dans son expression, et qu’elle cherche sincèrement à connaître les sentiments qui animent tous les catholiques. Surtout, l’Église doit offrir aux Français ex-chrétiens une présence physique, concrète, communautaire, qui adoucira leur dépit, leur redonnera l’espérance, et attirera à elle les âmes. Car les gens cherchent une famille avant une doctrine.

Vous rappelez qu’aujourd’hui, « Chez les catholiques, presque un prêtre français sur trois est un Africain ». Doit-on considérer que seule l’immigration pourrait empêcher la religion catholique de disparaître en France ?

Les faits sont là : sans l’apport de l’immigration africaine dans les centres urbains, complétée par la présence de Français des Antilles, le catholicisme en France serait plus exsangue qu’il ne l’est. A côté de ces gros bataillons de fidèles, les Églises d’Orient unies à Rome, les Indiens et Vietnamiens catholiques, et les convertis issus de l’importante communauté chinoise viennent compléter cette mixité culturelle. Sans parler de l’aide apportée par les prêtres étrangers, devenue vitale pour la plupart des diocèses. Cependant, l’Église aurait tort de se reposer sur ce véritable « grand remplacement » à l’œuvre. D’abord, la foi commune n’abolit pas les différences culturelles, sources d’enrichissement, mais aussi de malentendus, voire d’incompréhensions. Fragiles sur le plan économique et social, les descendants d’immigrés le sont aussi sur le plan spirituel. 

L’Église catholique doit donc tenir les deux bouts : s’adresser aux migrants comme aux anciens Français, et leur permettre de vivre un apport mutuel. Ce n’est donc pas l’immigration, mais l’évangélisation, et, avec elle, la vie communautaire et sacramentelle, qui empêcheront la religion catholique de disparaître.

Souvent isolés dans un océan d’athéisme, ou d’islam s’ils sont en banlieue, les chrétiens d’Orient peuvent être tentés par le découragement. De même, les Haïtiens et les Congolais qui redonnent aujourd’hui vie aux paroisses sauront-ils conserver leur piété ardente dans les prochaines décennies, alors que beaucoup de descendants de Français d’origine italienne et polonaise ont perdu celle de leurs ancêtres ? La pression de la société consumériste est si déstructurante… Sans vouloir faire de généralité, j’observe que beaucoup de foyers afro-antillais sont touchés par la démission des pères, à laquelle suppléent des femmes admirables de courage et de ténacité. Or, c’est dans le cercle familial que se joue en grande partie la transmission de la foi, et la figure paternelle y est importante. En outre, la séduction opérée par le discours des identitaires noirs « panafricains », notamment porté par le média en ligne Negro News (près de 800 000 abonnés sur Facebook), qui professent un anti-christianisme virulent, représente un sérieux défi à venir pour l’Église.

Les immigrés afro-antillais et asiatiques sont également sensibles au dynamisme des Églises protestantes évangéliques. Celles-ci jouent un rôle ambigu : dans de nombreux endroits, elles parviennent à bâtir un pont entre les Français « de souche » et ceux issus de l’immigration, mais dans d’autres, elles créent des ghettos culturels, notamment à travers les « Églises noires » d’Île-de-France, exclusivement composées d’Afro-antillais, que je décris dans mon livre. Si elles demeurent repliées sur elles-mêmes, ces Églises « ethniques », qui font aussi florès dans la diaspora chinoise, seront plus des repoussoirs que des facteurs d’évangélisation de la France. Même si le catholicisme, par son unité et son universalité, me semble mieux armé pour résister à ce danger, le risque est qu’il soit lui aussi touché par cette étanchéité ethnique, comme on le constate déjà dans certaines paroisses. L’Église catholique doit donc tenir les deux bouts : s’adresser aux migrants comme aux anciens Français, et leur permettre de vivre un apport mutuel. Ce n’est donc pas l’immigration, mais l’évangélisation, et, avec elle, la vie communautaire et sacramentelle, qui empêcheront la religion catholique de disparaître.

Votre enquête souligne la diversité des situations, des motivations, des personnalités, tant chez les migrants que chez les chrétiens français. Vous soulignez ainsi à très juste titre que derrière les mots « Migrants » ou « Chrétiens », on a affaire à des individus avec leurs histoires, leurs représentations du monde mais aussi leurs contradictions.

On n’épuise pas le réel. Tout est beaucoup plus ardu que les slogans. C’est pourquoi j’ai voulu ouvrir ce livre avec le mot du résistant et soldat Hélie de Saint-Marc, tiré de son chef d’œuvre, Les Champs de braise : « Je crains les êtres gonflés de certitudes. Ils me semblent tellement inconscients de la complexité des choses … Pour ma part, j’avance au milieu d’incertitudes. » Je n’ai pas cherché à donner des solutions, mais à décrire, raconter, et donner la parole aux premiers concernés : les migrants, ceux qui les accompagnent, mais aussi ceux qui les voient passer sous leurs fenêtres. L’extraordinaire complexité du phénomène migratoire nous impose d’être humble. Il va falloir s’armer de patience pour en démêler les fils. Mais on ne peut faire l’économie du terrain. Seule la rencontre vécue, de personne à personne, permet de clarifier les projections intellectuelles. Si mon livre pouvait donner l’envie à ses lecteurs de sortir, et d’aller au-devant des êtres, migrants comme Français de longue date, alors je serais heureux.

Illustration : Greta Leśko

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