Religion aristocratique offerte à tous les hommes, le christianisme ne doit jamais oublier que sa force réside dans son indétermination.

Le christianisme, une religion aristocratique

Le christianisme a souvent été perçu, tant qu’il était minoritaire, comme une religion d’élite, d’une part du fait des exigences morales très sévères que ses fidèles s’imposaient, d’autre part en raison de son « monothéisme pluriel » (la Sainte Trinité) qui pouvait séduire les lettrés frottés de néoplatonisme mais qui exigeait des contorsions intellectuelles peu communes. De plus, et cela surprendrait les « rationalistes » athées d’aujourd’hui, le christianisme représentait, au moment de sa diffusion, la possibilité d’une religion rationnelle. Un principe unique (bien que plurielle) source de l’être et de toutes ses manifestations, voilà qui pouvait paraître en effet plus rationnel que la cohorte de petits dieux ultra spécialisés du polythéisme. Sans compter qu’il est tout de même plus pratique de tout attendre d’un Dieu unique plutôt que d’être obligé de multiplier les sacrifices au dieu Machin et à la déesse Truc selon qu’on souhaite des bonnes récoltes, la réussite de son enfant ou la disparition d’un vilain furoncle. Mais, là aussi, le christianisme se présentait de manière assez rébarbative puisque, idée inouïe à l’époque, il prétend nous faire aimer Dieu gratuitement sans rien attendre en retour (du moins en théorie parce qu’il y a tout de même le petit détail des feux de l’Enfer, il est vrai à peu près inexistant dans les Évangiles). De fait, que ce soit d’un point de vue moral ou intellectuel, le christianisme ne semblait pas taillé a priori pour un succès de masse. Certes, le Christ était venu sur terre pour sauver tous les hommes mais, après tout, les gens qui subissent une intervention chirurgicale couronnée de succès ne décident pas pour autant de devenir médecins. La conversion au christianisme de l’empereur romain Constantin (312, à la louche) constitua pour les chrétiens à la fois une divine surprise (un miracle, donc) et un grave problème. D’abord, était-il raisonnable de constituer une Église institutionnalisée et à vocation quasi administrative alors qu’on attendait l’Apocalypse et le Jugement dernier pour la fin du mois ? Il est vrai qu’on l’attendait pour la fin du mois depuis déjà trois siècles et que, faute d’être entretenu, le désir s’étiole. Mais surtout, comment imposer aux masses un commandement moral aussi délirant que « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » tout en leur faisant comprendre les subtilités ineffables de la théologie (Jésus est fils de Dieu tout en étant Dieu, engendré mais coéternel à son père, de même substance ou de substance comparable, humain et divin en même temps mais de manière distincte, et encore on ne vous parle pas du Saint Esprit) ?

Chrétien du dimanche ou stakhanoviste de la foi

Il était sans doute inévitable que se développe un christianisme à deux vitesses (pour ne pas dire à la carte), soit entre une minorité de fous de la Croix et une majorité de chrétiens de façade, soit entre une minorité de fonctionnaires de la foi (le clergé) et une majorité d’usagers (je me confesse trois fois l’an mais j’exige le paradis rubis sur l’ongle en échange et sans passer par la case Purgatoire, qui d’ailleurs n’a été inventé, comme un trésor ou comme une fiction, que tardivement). C’est pourquoi le christianisme fut pendant des siècles ce grand générateur d’hérésies et de réformes, les deux se répondant et même, d’une certaine manière, s’identifiant, l’hérésie comme la réforme visant généralement à maintenir ou à restaurer la pureté originelle du message christique. Un des signes les plus flagrant du déclin du christianisme est peut-être justement la cruelle absence d’hérésiarques depuis un certain temps. Une religion qui ne génère plus de dissidents (ou qui n’a plus le courage de les désigner comme tels) est mal en point. L’hérésiarque comme le réformateur ne font que prendre au sérieux le passage des textes saints qui nous informe que Dieu vomit les tièdes (même si c’est un passage de l’Apocalypse, texte qu’il n’est peut-être pas nécessaire de prendre complètement au sérieux). Mais, étant donné que les tièdes sont toujours les plus nombreux et qu’il s’agit d’aimer son prochain, comment faire pour rendre son prochain aimable en le débarrassant de sa tiédeur ? Les différentes réponses possible à cette question ont engendré au cours des siècles autant d’approches du problème fondamental : l’idée même de société chrétienne est-elle concevable ? Comment se passer du bras séculier pour constituer des légions de chrétiens fervents et une société chrétienne ? Mais en même temps, comment se compromettre avec cette antithèse de la spiritualité que constitue la politique ? Car en effet, la politique est par excellence le domaine de la tiédeur, de l’à peu près, de l’approximation, du mieux plutôt que du bien, des réponses incomplètes à des questions tronquées. Doit-on prêcher par l’exemple au risque d’être en quelque sorte l’idiot utile de la mécréance (inutile d’être un bon chrétien, les moines et les saints s’en chargent pour tout le monde) ? Quelle part accorder à la contrainte, douce ou violente, dans la propagation de la foi ? Les élus doivent-ils se retirer du monde pour échapper aux souillures de ce cloaque d’iniquités qu’est la vie terrestre ? Mais dans ce cas, ne se rendent-ils pas coupables d’une véritable désertion en laissant la masse de leurs frères et sœurs barboter dans le bain de la damnation ?

Contre le syncrétisme

L’époque n’est pas propice aux comparaisons théologiques, immédiatement suspectées de constituer le paravent d’abominables fantasmes hiérarchiques, mais nous oserons néanmoins quelques réflexions d’analyse comparée des trois monothéismes. Les Juifs et les Musulmans nous trouveront peut-être injuste ou ignorant et dans ce cas nous confesserons humblement nos erreurs. Oui, l’époque est favorable au confusionnisme, version post-moderne de la belle idée de Tolérance. En témoignent les affreuses circonvolutions ou les stratégies d’évitement de tous ceux qui sont conviés à s’exprimer publiquement sur les religions. On a la version united colors of faith qui nous explique que l’islam est la religion de la paix, le judaïsme aussi, le christianisme itou, tout cela étant somme toute la même chose et la religion est alors réduite à une sorte de kantisme minimal (ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse) ou de bouddhisme de proximité (la paix c’est mieux que la guerre). On a aussi la version libre penseuse ombrageuse qui nous assène que les religions (particulièrement monothéistes) sont toutes inévitablement des causes de violence, de persécution et d’intolérance. Il est amusant de ce point de vue de voir Michel Onfray suer sang et eau pour trouver des équivalents dans l’Évangile des proclamations guerrières de l’Ancien Testament et du Coran. Il est obligé de citer en boucle le même passage, le seul qui peut plus ou moins faire l’affaire : « N’allez pas croire que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive. Car je suis venu opposer l’homme à son père, la fille à sa mère et la bru à sa belle-mère : on aura pour ennemis les gens de sa famille. » (L’Évangile selon Saint Matthieu, 10). Où l’on voit se profiler la figure d’un Jésus gidien à deux doigts de s’écrier « Familles ! je vous hais ! ».

Quoi qu’il en soit, il existe de profondes différences entre ce qu’il est convenu d’appeler les trois grands monothéismes, indépendamment de leur déploiement historique et de leur institutionnalisation. D’abord, et c’est une spécificité fondamentale du christianisme, Dieu est absent des Évangiles. L’Ancien Testament comme le Coran sont censés être la parole de Dieu, même si dans un cas comme dans l’autre on a tout de même opportunément prévu une médiatisation minimale : Dieu ne parle pas directement à l’oreille de Mahomet, il envoie l’ange Gabriel et l’Ancien Testament offre une riche galerie de prophètes inspirés par le message divin. Mais il n’en reste pas moins que ces deux textes saints font littéralement parler Dieu. Rien de tel dans le christianisme puisque, non seulement ce n’est pas Dieu qui parle ou qui agit, mais les Évangiles se présentent comme de simples témoignages, des procès verbaux d’événements, « C’est ce disciple qui témoigne de ces faits et qui les a écrits, et nous savons que son témoignage est véridique. » (L’Évangile selon Saint Jean). Par conséquent, le christianisme se présente dès l’origine comme la religion de la médiation. Médiation du salut par le sacrifice de Jésus, médiation de la transcendance par l’incarnation christique, double médiation du message divin par la parole de Jésus elle-même transmise par les auteurs des Évangiles. Autrement dit, il ne peut pas y avoir de christianisme sans exégèse, c’est-à-dire sans une interprétation sans cesse renouvelée et jamais achevée, non pas seulement d’un texte, mais de ce dont il nous parle. Il est de ce fait parfaitement impossible de prétendre appliquer l’Évangile ou le transposer dans un système politique ou un corpus de lois. S’il peut y avoir un dogme catholique, il est même impensable qu’il puisse exister un dogme chrétien et rien de comparable à la charia musulmane ou à la loi mosaïque.

Ensuite, les Évangiles indiquent de manière absolument formelle et explicite que Jésus refuse tout pouvoir temporel : « Mon royaume n’est pas de ce monde. Si mon royaume était de ce monde, mes gens auraient combattu pour que je ne sois pas livré aux Juifs. Mais mon royaume n’est pas d’ici. » (Jésus devant Pilate). Ni chef de guerre (contrairement à Mahomet) ni roi sacré (comme David), Jésus est donc une figure tutélaire éminemment spirituelle qui n’entretient aucun lien avec la moindre préoccupation politique. Une politique chrétienne, un code civil chrétien, un gouvernement chrétien, autant d’aberrations théologiques.

Enfin, la lecture des Évangiles indique tout aussi clairement que le christianisme repose sur cet incroyable audace métaphysique : ne pas fonder le divin sur la puissance mais sur l’amour et donc ne pas fonder le Salut sur l’obéissance mais sur l’empathie. L’Ancien Testament regorge d’instructions extrêmement précises auxquelles le peuple d’Israël doit se conformer scrupuleusement s’il veut s’épargner des punitions abominables (« L’oblation conjointe, en fleur de farine pétrie dans l’huile, sera de trois dixièmes pour le taureau, de deux dixièmes pour le bélier, d’un dixième pour chacun des sept agneaux. Et il y aura un bouc en sacrifice pour le péché, pour faire sur vous le rite d’expiation. » (Les Nombres, 29). De même, le Coran formule des procédures extrêmement précises pour régler quantité de situations de la vie quotidienne selon la justice divine (« Qui accuse une préservée sans produire, à l’appui, quatre témoins, infligez-lui quatre-vingt coups ; n’acceptez plus d’eux un témoignage, à jamais (…) Ceux qui accusent leurs épouses, sans avoir d’autres témoins qu’eux-mêmes, chacun devra proférer quatre attestations par Dieu qu’il a dit vrai » (Sourate XXIV, La Lumière). On ne trouve à peu près rien de tel dans les Évangiles et le Salut n’y est pas du tout présenté comme la récompense d’une quelconque soumission à des rites ou à des prescriptions matérielles, la vie éternelle ne dépendant que de ceci : « Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de tout ton esprit ; et ton prochain comme toi-même. » (L’Évangile selon Saint Luc, 10-25). Là encore, ceci rend inopérante toute tentative de fonder l’organisation sociale ou la légitimité du pouvoir sur l’autorité divine.

Je ne fus pour moi que ma propre mort. Mais je revis, et c’est de toi. (Saint Augustin)

Tout ceci ne rend évidemment pas le christianisme par définition supérieur au judaïsme et à l’islam mais en montre la spécificité, le caractère unique, et peut contribuer aussi à en expliquer en partie l’histoire. Cela peut aussi, nous semble-t-il, fournir des pistes à ceux qui souhaitent le préserver. Quelle que soit la force symbolique du concept de Chrétienté, il n’y a jamais eu en réalité d’État chrétien, de code juridique chrétien ni de nation chrétienne, Dieu merci si l’on peut dire. Évidemment, l’Église catholique ne l’a jamais complètement accepté mais il est remarquable que toutes ses tentatives de justifier son emprise sociale et politique ont, non seulement tourné court, mais généré en son sein des révoltes, que celles-ci se soit nommées réformes ou hérésies. Par conséquent, la régénération du christianisme au 21e siècle devrait passer par le souci qui a toujours guidé les entreprises de revitalisation spirituelle : retrouver le Christ à travers l’océan de mots de la Bible et la jungle opaque de la Chrétienté catholique. Et s’il le faut : Que cent réformes s’épanouissent, que cent hérésies rivalisent !

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