Aviation vacillante, autocars au garage : le tourisme semble proche du crash. Pourtant, tout est prêt pour le grand retour des hordes. Le touriste en sandales, symbole en devenir de la victoire du capitalisme sur le Covid.

Aux Etats-Unis, le secteur aérien envisage une vague de licenciements massive avant de solliciter des aides de l’Etat. 13.000 employés licenciés chez United Airlines, 19.000 au chômage technique chez American Airlines. La crise consécutive au 11 septembre 2001 ? Une broutille. En 2020, l’avion semble en danger mortel dans un pays éparpillé qui ne se traverse guère par voie terrestre sans une patience de fer et un solide sens de l’aventure. L’Europe, ce grand jardin strié de voies bitumées et ferrées, est peut-être un peu moins dépendante aux aéronefs. Ce qui tombe bien, tant les cieux sont calmes par temps de Covid. En juillet, d’après les estimations de Flightright, on vit moitié moins de trafic à Nice et Charles-de-Gaulle, deux tiers d’avions en moins à Nantes et Marseille, trois-quarts en moins à Bordeaux, Lyon et Orly. Vous vous sentiez serrés sur les plages françaises vers lesquelles vous emmenaient des trains bondés ? C’est normal. Vous avez visité la Tour Eiffel dans le plus grand des calmes et dans un environnement notablement francophone ? C’est normal aussi. Dans le domaine du tourisme, il flottait comme une impression de décalage avec le cours ordinaire des choses. Une anomalie que le business du vol low cost (prestations de qualité modeste à prix modéré) semble décidé à anéantir. Ryanair, pionnier du genre, compte bien vous remmener à Barcelone ou à Venise.

Un long mois de voltige aérienne

C’est peu dire que la rentrée de Ryanair est riche en informations. Depuis août, les pilotes européens étaient invités à valider une baisse de salaire (provisoire, suivant un plan étalé sur quatre ans). Si les Allemands l’ont refusée, les Britanniques, Irlandais, Espagnols et Français l’ont acceptée au moment où Easyjet annonçait un plan de départ au Royaume-Uni. Le 1er septembre commençait une campagne de vente particulièrement attractive : Ryanair proposait des billets à 5 euros l’aller simple, hors options. Notons qu’en 2016, Capital indiquait que les frais de personnel coûtaient à eux seuls 6 euros par billet, avec le taux de remplissage de l’époque. A la fin du mois de septembre était inaugurée une offre inédite, très provisoire et toujours alléchante pour le consommateur : un billet offert pour un acheté.

Le 18, par deux tiers des voix, les actionnaires accordaient au PDG Michael O’Leary un bonus de 458.000 euros au titre de l’exercice clos en mars 2020. A cette occasion, le dirigeant revoyait les objectifs de vente à la baisse d’ici mars 2021. Il faudra tabler sur la moitié des passagers prévus avant le Covid. Voilà qui donne une idée précise de la catastrophe.

Côté matériel, au sortir d’un été morose, Ryanair annonçait le 13 septembre vouloir en finir avec sa plateforme de Düsseldorf. Mais dix jours plus tard, surprise : la compagnie annonçait l’ouverture d’une base permanente à Paris Beauvais. Le 2 octobre, le site Pnc-contact indiquait que Ryanair pourrait profiter de la crise du secteur pour acquérir 150 à 200 Boeing à prix bradé. Pour 16 milliards d’euros tout de même.

Capitalisme en lévitation

Avec 53% de passagers perdus en août et 64% de moins en septembre, la compagnie irlandaise se montre plutôt combattive et adopte une stratégie commerciale agressive, un terme qui n’est pas toujours péjoratif dans le business. Rien d’étonnant, de la part d’une entreprise qui envisageait en 2009 de faire voyager ses passagers debout, espérant gagner de la place et, du coup, inaugurer un esprit RER jusque dans les airs. Ryanair, c’est le libéralisme pré-Covid en lévitation, comme l’illustre une certaine entente entre dirigeant et actionnaires en matière de rétribution.

Plus terre à terre, le marché de l’autocar à prix cassé a vu disparaître son acteur emblématique des décennies passées : Eurolines a cessé toute activité en juillet après liquidation par le tribunal de commerce de Nanterre. Un effet de la crise ? Pas sûr. Interrogé à l’époque par l’AFP, l’avocat des salariés, Me Pierre-François Rousseau, critiquait la maison-mère allemande : « FlixBus a vidé de sa substance Eurolines, va maintenant récupérer des parts de marché et aujourd’hui essaie de se débarrasser des salariés sans payer quoi que ce soit en utilisant comme prétexte la crise économique liée à l’épidémie ». La maison-mère ne se sent d’ailleurs pas en danger. A la rentrée, le directeur général de FlixBus, Yvan Lefranc-Morin, vrombissait sur France Info : « On pense que, quand ça va redémarrer, ça va redémarrer très vite pour nous ».

Si cet esprit survit au Covid, il apparaît difficile de pérenniser les rares charmes qu’offre l’année 2020. Alors tant pis pour les poètes qui rêvent de Vacances à Venise, à la manière de Katharine Hepburn y débarquant en train pour un long séjour et s’épanouissant parmi la population locale dans le film de David Lean sorti en 1955. Tant pis aussi pour ceux qui s’étaient réjouis d’un retour aux joies simples des plages bondées à Bandol ou à la Trinité. Tant pis pour l’impression réconfortante qu’Amsterdam, Barcelone et Phuket sont enfin remises à leurs habitants, que Santorin et Sienne respirent. Dommage pour les esthètes qui espéraient voir les échoppes pour touristes redevenir de jolis commerces de proximité visités par la faune locale et par quelques amateurs géographiquement proches ou extrêmement motivés (ou riches). Certes Ryanair pilote à vue, Easyjet se dit « suspendue à un fil », Eurolines trépasse, mais les classes moyennes et populaires sont déjà invitées à redevenir des touristes et, ainsi, voler au secours d’un secteur colossal de l’économie. Venise est encore loin de revenir aux poètes.

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