Les droits sociaux peuvent être considérés comme inconditionnels, au même titre que les droits politiques.

L’économie, science architectonique

L’Etat-providence, tel qu’il a été mis en place après la deuxième guerre mondiale, est désormais de plus en plus souvent présenté comme un accident de l’histoire. Les circonstances exceptionnelles de l’après-guerre auraient permis l’élaboration d’une série de protections dont la préservation serait devenue impossible du fait des changements (essentiellement technologiques et économiques) survenus depuis. Cette thèse est parfois formulée clairement (notamment chez certains économistes libéraux) mais le plus souvent, elle est présentée de manière oblique. Emmanuel Macron, par exemple, affirme que l’Etat-providence est intimement lié à une « économie de rattrapage », autrement dit à la situation d’écroulement économique et de destructions matérielles de l’Europe des années 50. La manière la plus indirecte (on pourrait dire la plus hypocrite) de présenter l’Etat-providence comme une parenthèse historique consiste à proclamer qu’il est nécessaire d’adapter notre modèle social afin de le préserver, rhétorique que l’on retrouve aussi bien chez François Hollande que chez Alain Juppé ou Nicolas Sarkozy. Mais si on examine les mesures concrètes que ces derniers déduisent de cette nécessaire adaptation, il apparaît qu’elles reviennent toutes à réduire la protection des individus (dégressivité des allocations chômage, allégement du code du travail, augmentation de l’âge de la retraite, « responsabilisation » des patients par rapport aux soins de santé, etc).

Le postulat qui détermine ces prises de position est que toutes les mesures politiques dans tous les domaines sont étroitement subordonnées aux évolutions de l’économie mondiale. De ce point de vue, le code du travail, les retraites, la sécurité sociale, les allocations chômage, ne sont que des variables d’ajustement dépendantes en amont comme en aval des indicateurs économiques. La situation économique entraîne la nécessité de réduire les « contraintes et pesanteurs sociales » et l’allègement de ces « contraintes sociales » est considéré comme nécessaire pour améliorer la compétitivité économique. Un cercle vicieux logique parfait.

Le bon sens, éternel ennemi du peuple

Tout cela est en outre présenté comme une évidence, une affaire de bon sens, une manifestation de pragmatisme, autant de façons policées d’indiquer que tout raisonnement alternatif serait inévitablement irresponsable et utopique. Pourtant, qui oserait soutenir que l’émancipation des femmes par le travail n’est qu’une conséquence circonstancielle de l’appel des hommes au front pendant la guerre 14-18 et que, par conséquent, la situation ayant évoluée et la France n’étant plus en guerre, les femmes doivent retourner à leurs fourneaux ? Ou encore que les avancées sociales obtenues pendant la guerre froide n’étaient liées qu’au souci des gouvernements de détacher les classes populaires du mouvement communiste et que, par conséquent, le bloc soviétique s’étant effondré, on peut et on doit annuler les Accords de Grenelle de 1968 conclus entre le patronat et les syndicats ? Il s’agirait pourtant du même type de raisonnement que celui qui fait de l’Etat-providence un effet provisoire d’une situation historique déterminée.

Or, une autre conception est possible, on peut considérer que les éléments qui constituent l’Etat-providence correspondent à des aspirations humaines fondamentales et à un souci de justice supérieur à toute autre considération. L’émancipation des femmes, l’abolition de l’esclavage, le suffrage universel sont considérés (à raison) comme des progrès humains qui se justifient en eux-mêmes indépendamment des circonstances historiques de leur apparition. Personne ne les dévalorise en les présentant comme des « droits acquis » défendus par des conservateurs allergiques au changement. On ne voit pas pourquoi, au nom du dogme de l’économisme, il en irait différemment du droit de grève, du remboursement des soins de santé, des allocations chômage, de la retraite à 60 ans ou de la réduction du temps de travail.

2 Réponses

  1. Protectionnisme ou Libre-échange : la France irréconciliable | Bruit Blanc

    […] Le clivage entre une Droite férue de Libre-échange et une Gauche adepte des mesures protectionnistes est aujourd’hui dépassé. Depuis les années 90, un flou idéologique a fracturé la classe politique en deux camps à l’intérieur des deux sphères de la vie politique : il existe à Droite autant de gens hostiles à la mondialisation et à l’Europe qu’on en trouve à Gauche. Cette question est redevenue centrale et c’est elle qui structure désormais la vie politique. Il y a une “France d’en-haut” fanatique du Libre-échange, représentée par Emmanuel Macron et François Fillon, et une “France d’en-bas” qui s’y oppose farouchement, dont les porte-drapeaux sont Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen. La différence à l’intérieur de ces deux couples de prétendants au trône présidentiel réside dans une divergence de valeurs articulant toujours un axe Droite / Gauche. Les uns ont une conception étroite de la Nation, François Fillon et Marine Le Pen, les autres en ont une conception généreuse, Jean Luc Mélenchon et Emmanuel Macron. Économiquement, en revanche, le néo-libéralisme a ensorcelé une partie du peuple de Gauche et le protectionnisme a conquis le cœur d’une fraction de l’électorat de Droite. Il y a non plus deux blocs qui s’affrontent dans l’hémicycle mais quatre coins qui structurent désormais la vie politique française, la question cruciale étant : Etat-providence ou Etat-gendarme? […]

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.