Depuis quelques temps, les mots Fake News (ou Infox) et Complotisme nous sont devenus familiers. Si familiers, d’ailleurs, que ceux qui les emploient omettent scrupuleusement d’en fournir la moindre définition. La mise en cause des Fake News et du Complotisme s’accompagne généralement d’accusations contre les réseaux sociaux qui favoriseraient ces deux phénomènes au détriment de la « bonne information ». On ajoute généralement que les « extrêmes » politiques, c’est-à-dire le Rassemblement National et La France Insoumise, encourageraient le développement des Fake News et du Complotisme. Dernièrement, on a vu l’ensemble de cet arsenal de délégitimation être massivement employé pour critiquer les Gilets Jaunes, souvent présentés comme des extrémistes intoxiqués par Facebook et manipulés par les mouvements politiques radicaux.

Un réseau social n’est pas censé être plus policé que la société en général

C’est devenu un lieu commun de déplorer, sur un ton tantôt solennel tantôt pleurnichard, l’incroyable violence et la déplorable vulgarité régnant sur des réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter. On accuse ces plates-formes de dégrader le débat public, de favoriser la mise en cause individuelle et l’insulte et, bien sûr, de permettre la diffusion des Fake News et des théories complotistes. On rappellera simplement ici que dans l’expression « réseau social », le mot « social » signifie « ouvert à tout le monde ». Effectivement, n’importe qui peut ouvrir un compte Facebook ou Twitter et par conséquent, surprise, on y trouve le meilleur et le pire. Tous ceux qui déplorent la violence et la vulgarité des réseaux sociaux (tout en étant souvent présents sur les réseaux en question) n’ont pas l’air de se rendre compte qu’ils réclament en fait un filtrage qui permettrait de se retrouver entre « gens bien » pour discuter virtuellement de manière raisonnable et courtoise. En somme, une sorte de club privé sur Internet, dont la plèbe du « café du commerce » serait exclue.

Ton prochain tu n’insulteras pas…sauf si tu passes à la télévision

Du reste, on peut remarquer que ce sont toujours les mêmes qui sont stigmatisés pour leur supposée violence verbale sur les réseaux sociaux : identitaires, insoumis, lepénistes, homophobes, antisémites, « indigénistes », etc. Or, il suffit de pratiquer quelques temps les réseaux sociaux pour constater que tous les courants politiques et idéologiques y sont présents et fonctionnent en meute. On y trouve effectivement les groupes mentionnés plus haut mais on y repère aussi des courants rarement ou jamais mis en cause pour leur activité sur Internet. Le Printemps Républicain, par exemple, dont plusieurs représentants passent le plus clair de leur temps à insulter tous ceux qui ne leur plaisent pas sur Twitter. Mais aussi des partisans du président actuel (Team Macron et autres comptes) qui bombardent le réseau de tweets enflammés. Il est par ailleurs très intéressant d’aller consulter les comptes Twitter de beaucoup de journalistes considérés comme « raisonnables » et autres intellectuels médiatiques. On s’apercevra alors qu’ils ne sont pas les derniers à manier l’insulte, l’outrance et la calomnie. Et d’ailleurs, puisqu’ils ne se gênent pas pour se livrer à des attaques personnelles, une petite liste non exhaustive : Brice Couturier, Raphaël Enthoven, Mohamed SifaouiJean Quatremer, Frédéric Haziza, GillesWilliam Goldnadel, Bernard Henri-Lévy, Jean-Michel Aphatie, Eric Naulleau… et nous-mêmes, bien entendu (mais nous ne passons pas à la télé).

Chacun cherche sa Fake News

En réalité, Twitter ou Facebook sont une agora et, contrairement à la vision de conte de fées qu’on nous transmet souvent de la démocratie, le débat public ne se résume pas à une confrontation entre Alain Juppé et Jean-Yves Le Drian. Il est parfaitement normal et totalement inévitable que les débats sur les réseaux sociaux soient âpres et remplis de mauvaise foi. D’ailleurs, il suffit d’écouter un débat politique à la radio ou à la télévision pour comprendre que les « citoyens internautes » sont à bonne école en ce qui concerne le mensonge et la déformation des faits. Et puisqu’on parle de mensonges, venons-en aux fameuses Fake News. Il existe en France des lois réprimant la diffamation et l’injure publique. Elles doivent évidemment s’appliquer sur Internet. Mais l’usage de l’expression Fake News va bien au-delà de ces cas sanctionnés par la loi. On peut d’ailleurs remarquer que les responsables politiques, en moutons de Panurge qu’ils sont souvent, utilisent l’expression à tort et à travers pour qualifier toute critique qui leur est faite. On peut aussi souligner que les médias traditionnels contribuent grandement au succès des Fake News (et du complotisme). Il suffit en effet souvent qu’un quidam poste un propos extravagant sur Facebook ou Twitter pour que les médias « sérieux » le mentionnent afin de dénoncer l’abominable Fake News infectant l’opinion publique, ce qui contribue évidemment au succès et à la diffusion de ladite Fake News. Cela entraîne même la mise en place d’un cercle vicieux imparable : si les médias traditionnels dénoncent une information comme étant une Fake News, c’est donc que ce n’est pas une Fake News puisqu’on ne peut pas faire confiance aux médias traditionnels. 

Dire une connerie peut-il être considéré comme une Fake News ?

Mais d’ailleurs, qu’appelle-t-on au juste « Fake News » ? Imaginons que nous écrivions : « Christophe Castaner est un abruti. ». Serait-ce une Fake News ? Assurément non mais ce serait une injure publique et c’est pourquoi nous ne l’écrirons pas. Mais si nous écrivions : « Christophe Castaner a délibérément menti en annonçant que des milliers de Gilets Jaunes voulaient converger vers Paris pour tuer des innocents. », est-ce une Fake News ? Bien entendu, l’exemple est purement hypothétique car jamais un ministre de l’Intérieur n’aurait agi de manière aussi irresponsable. En réalité, les messages qui sont qualifiés de Fake News sont rarement des mensonges factuels dont on pourrait démontrer de manière absolument certaine l’inanité (même si cela arrive, songez par exemple que Eric Zemmour répète inlassablement qu’il connaît le Réel, et donc qu’il est Dieu). Une grande partie de ce que l’on qualifie de Fake News renvoie en fait à des appréciations politiques ou idéologiques discutables (parfois hautement discutables, certes). 

A partir de là, si on réclame que les réseaux sociaux soient expurgés des Fake News, il n’existe que deux solutions : soit ce sont les plates-formes qui s’en chargent, soit c’est le système judiciaire, donc en fait l’État car il faut préalablement que le pouvoir politique mette en place des lois réprimant les Fake News. Toutes les tentatives qui ont été faites de contrôle par les plates-formes elles-mêmes ont abouti à des injustices flagrantes, certains comptes anodins étant supprimés tandis que d’autres continuaient tranquillement à diffuser des appels au meurtre. Quant à l’État et au système judiciaire, une loi sur les Fake News leur confère de facto l’extravagant pouvoir de décider ce qui est vrai.

Que fait cette populace sur mon réseau social ?

En fin de compte, tout ce dont nous venons de parler renvoie à un phénomène plus général, une nouvelle grande peur des bien-pensants, pour paraphraser Bernanos. Depuis une dizaine d’années, on observe un phénomène massif qui irrigue toute la société française : une volonté de rétablir le contrôle social. La démocratisation s’exprime concrètement par une massification : de plus en plus de jeunes font des études, de plus en plus de citoyens participent au débat public sur les réseaux sociaux, de plus en plus de touristes visitent le Louvre en short (mon dieu, comme c’est vulgaire), le niveau général d’éducation s’élève et, curieusement, c’est précisément le moment ou de supposés « sachants » stigmatisent l’ignorance et la bêtise des foules (Gilets Jaunes, Brexiters, électeurs de Trump, Italiens ayant voté M5S ou Salvini…).

Pendant longtemps, politiciens et journalistes professionnels ont détenu un monopole du débat public. Ils ont pu ainsi fixer les cadres de la « pensée possible » en décidant des problèmes qui méritaient d’être évoqués mais aussi de la manière dont ils devaient être évoqués et même des mots qu’on pouvait employer pour les évoquer. Il est stupéfiant de constater le nombre effarant de journalistes et d’intellectuels qui ont reproché aux télévisions et aux journaux de laisser des représentants des Gilets Jaunes « raconter n’importe quoi ». Il aurait donc fallu selon eux traiter du mouvement des Gilets Jaunes sans jamais entendre ce qu’ils avaient à dire mais aussi et peut-être surtout comment ils le disaient. D’ailleurs, quand un Gilet Jaune s’exprimait publiquement dans un Français approximatif, on raillait immédiatement les « beaufs » qui prétendaient faire de la politique, mais quand l’un d’eux énonçait un discours politique structuré, on l’accusait d’être un faux Gilet Jaune, un militant politique essayant perfidement de récupérer le mouvement. 

Viens donc faire un tour dans ma bulle cognitive

On nous a aussi resservi la tarte à la crème des bulles cognitives : les Gilets Jaunes étant censés s’informer exclusivement sur Facebook (a-t-on pris la peine de vérifier que c’était bien le cas ?) dans des groupes de discussion liés au mouvement, ils n’auraient accès qu’à des messages allant tous dans le même sens et favorisant une déformation de la réalité. Mais en fait, la plupart des gens, ne serait-ce que pour des raisons de temps, ne lisent ou n’écoutent que des contenus avec lesquels ils savent à l’avance qu’ils seront d’accord. Quelqu’un qui lit le Figaro (excellent journal, d’ailleurs) tous les jours, écoute les Grandes Gueules sur RMC et savoure la dernière tribune de Pascal Bruckner dans laquelle celui-ci démontre que, philosophiquement parlant, les gens de gauche sont tous des cons, est-il prisonnier d’une bulle cognitive ?

Il est incontestable que le développement d’Internet pose de nouvelles questions touchant l’élaboration de l’information, la vie démocratique et la structuration du débat public. Les nouvelles technologies comportent des risques mais aussi de formidables opportunités. Ce qui frappe, c’est la tendance lourde consistant à traiter l’émergence de nouveaux acteurs dans le débat public et le développement des technologies de l’information sous l’angle exclusif de la menace et même du trouble à l’ordre public. Il n’y aurait rien de plus urgent que de séparer le bon grain de l’ivraie sur les réseaux sociaux afin, dit-on, de préserver notre démocratie. On ne peut pas s’empêcher de penser que la démocratie a bon dos quand il s’agit pour certains de préserver leurs positions de pouvoir et leur ascendant symbolique sur l’ensemble de la société.

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