Commençons par un constat problématique : quand on se pose de manière obsédante la question de son identité, c’est en soi le signe qu’on éprouve des doutes sur la réalité de celle-ci. Autrement dit, si un peuple s’interroge sur son identité, c’est probablement qu’il l’a déjà perdue. En témoignent les polémiques incessantes et stériles qui phagocytent le débat public depuis des années. A ceux qui défendent comme une évidence la réalité d’une identité clairement définie de la France ou du peuple Français s’opposent ceux qui soulignent que l’identité est une notion mouvante, plurielle, en évolution constante. La confrontation entre ces deux camps ne peut que s’apparenter à un dialogue de sourds.

L’identité fluctuante, une contradiction dans les termes

Prétendre que l’identité française est par essence fluctuante et plurielle, outre qu’il s’agit d’une banalité puisque personne ne conteste que tous les peuples ont une histoire, est une façon, non pas de répondre à la question, mais d’affirmer que la question ne doit pas être posée. En effet, l’idée d’une identité qui se définirait comme fluctuante et indéterminée est totalement paradoxale. Cela revient purement et simplement à proclamer qu’il n’existe pas et qu’il ne peut pas exister d’identité française puisque la notion même d’identité suppose une forme de permanence. Il en va de même quand on accepte en apparence le « jeu identitaire » pour le subvertir en déclarant que l’identité de la France serait d’être une société ouverte et multiculturelle. Une telle caractérisation est revendiquée partout en Europe par certaines forces politiques et idéologiques, que ce soit une partie de la gauche ou certains partis libéraux. Lors des récentes élections américaines, la candidate démocrate Clinton a revendiqué l’idée que les États-Unis étaient une société ouverte et multiculturelle. Mais si tous les pays se définissent comme ouverts et multiculturels, il va de soi que ces éléments ne peuvent plus définir l’identité d’un pays en particulier.

La France éternelle contre la pluralité des Français

D’un autre côté, la position des « identitaires » n’est pas plus satisfaisante car elle se heurte à une autre contradiction : imposer une définition de l’identité française à toute une partie des Français qui la récusent. En effet, l’identité d’un peuple ne peut avoir de consistance que dans la mesure où il règne un unanimisme ou un quasi-unanimisme entre les individus qui composent ce peuple. L’identité n’est pas un concept abstrait constitué intellectuellement et que l’on pourrait démontrer à ceux qui l’ignorent, ce ne peut être qu’une réalité vécue. A partir de là, quel sens cela peut-il avoir de décréter que l’identité de la France réside, par exemple, dans le christianisme alors que désormais beaucoup de Français ne sont pas chrétiens ou bien, tout en se déclarant formellement chrétiens, ne considèrent pas cette appartenance confessionnelle comme déterminante dans leur existence ? Il en va évidemment de même, et de manière encore plus flagrante, pour tous ceux qui évoquent, indirectement et avec des précautions de langage, l’idée que la France serait par définition « blanche » puisqu’il suffit de sortir et de se promener dans les rues pour constater que c’est actuellement faux. Du reste, les partisans d’une identité strictement circonscrite de la France hésitent eux-mêmes sur la définition de cette identité. Quand ce n’est pas le christianisme qui est évoqué comme fondant l’identité française, c’est la laïcité qui est brandie et, très curieusement, souvent par les mêmes personnes. Ce qui permet de se rendre compte que, quoi qu’on en pense, le débat sur l’identité se résume largement à un débat sur la présence des musulmans en France.

Une démocratie identitaire est-elle concevable ?

En réalité, il existe une contradiction de principe entre la notion d’identité collective et l’existence d’une société démocratique. L’identité est ce qui définit de manière permanente et fondamentale un individu ou un groupe et permet par conséquent de le différencier dans sa singularité de tout autre individu ou groupe. Donc s’il existe une identité française (ou belge, indonésienne, ukrainienne, etc.), les éléments qui composent cette identité doivent se conformer à deux conditions : d’une part, il doit s’agir d’éléments qui ne peuvent définir que la France, d’autre part il doit s’agir d’éléments qui réunissent tous les Français au-delà de leurs caractéristiques individuelles ou de leurs préférences subjectives. Or, ces deux conditions sont à peu près impossibles à réunir dans les démocraties modernes puisque ce sont des sociétés fondées sur l’individualisme. Si un pays ne se caractérise plus par une religion ou par une structure familiale ou par une idéologie partagées par l’immense majorité de la population, il devient par définition impossible de déterminer l’identité de ce pays. C’est la raison pour laquelle les pays qui, aujourd’hui, assument et affirment très clairement une identité nationale spécifique sont essentiellement des pays non démocratiques ou des démocraties « dirigées », que ce soit la Russie, l’Algérie ou la Turquie. C’est aussi pour cette raison que les débats sur l’identité en France donnent si souvent lieu à des considérations assez indigentes par lesquelles on est contraint de dénicher dans le folklore cette fameuse identité française qui toujours se dérobe. D’où des hymnes à la Baguette, au Camembert ou aux Gaulois qui seraient offensants s’ils ne révélaient pas une certaine panique. Une panique qui provient sans doute de la conscience d’être confronté, réellement ou de manière imaginaire, à des groupes qui ne se posent pas la question de leur identité. C’est ainsi que les musulmans sont souvent perçus en France, à tort ou à raison, comme un groupe doté d’une identité subjective et objective solide à laquelle il faudrait opposer une identité « originelle » française que l’on peine à établir.

Identité ou intérêt général ?

En fin de compte, le seul moyen de réconcilier la notion d’identité et la démocratie est de faire de la définition de cette identité l’enjeu majeur du débat démocratique mais sous la forme d’une recherche de l’intérêt général. Dans une société de fait atomisée et individualisée, chercher à imposer une identité collective ne peut aboutir qu’à exclure une partie de la population du corps de la nation. Si la France est chrétienne, alors les musulmans mais aussi, par exemple, les athées, ne doivent pas être considérés comme Français. Si la France est blanche, tous nos concitoyens qui ne sont pas des Blancs doivent être rejetés hors de la communauté nationale. Et ainsi de suite. Dès lors, seule la définition d’un commun peut permettre de réunir des individus objectivement très différents. Mais ce commun ne peut pas prendre la forme d’une identité car l’identité, par définition, ne se choisit pas (contrairement aux fantasmes de certains). L’intérêt général, au contraire, peut être l’objet d’une délibération et il est, par essence, de nature politique car il n’est jamais donné. Tous les problèmes qui sont débattus aujourd’hui dans des termes identitaires pourraient l’être dans la perspective d’une définition de l’intérêt général, y compris l’immigration. Il n’y a rien de scandaleux dans la thèse selon laquelle il faudrait limiter au maximum l’immigration. Il n’y a rien non plus de scandaleux dans l’idée qu’il faudrait ouvrir les frontières. Mais il n’est en rien nécessaire de confronter ces thèses dans l’optique d’une identité française menacée qu’il faudrait protéger ou d’une identité française qui correspondrait au « métissage » et au multiculturalisme. Plutôt que de se demander frénétiquement ce que nous sommes et ce que nous avons été, nous devrions nous demander ce que nous voulons être.

2 Réponses

  1. Aline

    Quelque chose me turlupine dans cet article tout à fait passionnant dans l’exemple sur la chrétienté. Bien entendu, la France n’est plus “chrétienne” uniquement sur le plan religieux et beaucoup, comme moi, sont laïcs. Mais la chrétienté est avant tout une culture ou disons qu’elle demeure comme culture et même comme culture ayant irrigué l’art mais aussi nos conceptions de la politique. En ce sens, cette part de la chrétienté ne doit-elle pas faire partie de ce que nous “voulons” être ?

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    • Christophe Penaguin

      Vous avez tout à fait raison, il n’est nullement nécessaire, ni même souhaitable, de vouloir faire table rase de ce qui nous a constitué. La question est cependant, me semble-t-il, de savoir si le christianisme comme élément culturel peut survivre indéfiniment à sa disparition ou à son effacement comme religion, comme force spirituelle agissante.

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