L’Assemblée nationale a définitivement voté le 6 avril 2016 une loi de « lutte contre le système prostitutionnel » qui abroge le délit de racolage et introduit la pénalisation des clients de prostituées, désormais passibles d’une amende de 1500 euros (3750 en cas de récidive). Le juge pourra de surcroît ordonner un stage de sensibilisation à la lutte contre l’achat d’actes sexuels, aux frais du client condamné. Cette loi est l’aboutissement d’un travail de lobbying intense mené depuis des années par des associations militant pour la suppression de la prostitution (comme le Mouvement du Nid) et d’associations féministes (notamment Osez le féminisme).  Au-delà de la question délicate de la prostitution et de sa régulation, l’adoption de cette loi est très significative de l’esprit du temps du fait de l’argumentation qui la justifie.

Une victime n’a pas de libre-arbitre

Les soutiens du texte partent du principe que les prostituées sont par définition des victimes de réseaux criminels et que, par conséquent, elles ne sont pas libres de se prostituer. Il est incontestable que cette affirmation est factuellement exacte en ce qui concerne une grande partie des prostituées de rue dans les grandes villes, du reste très majoritairement étrangères. Toutefois, il est tout aussi incontestable que si on considère l’ensemble des prostituées du pays, un nombre non négligeable d’entre elles semblent exercer indépendamment d’un quelconque réseau de traite d’êtres humains. C’est pourquoi les associations abolitionnistes développent depuis quelques années de manière insistante un nouvel argument, extrêmement discutable et même dangereux, consistant à affirmer qu’il est impossible par définition de se prostituer volontairement. L’idée est qu’une femme qui se prostitue y est nécessairement amenée par un conditionnement social ou psychologique qui la fragilise. De manière très significative, l’accent est d’ailleurs généralement mis davantage sur l’aspect psychologique que sur l’aspect social. Les femmes qui se prostituent volontairement croient le faire par choix mais en réalité elles ne sont pas libres car ce sont les failles de leur personnalité (mauvaise image de soi, environnement sexiste, enfance difficile) qui les amènent à se prostituer.

On ne peut s’empêcher de constater que c’est la même argumentation qui est employée à propos des femmes battues (le fameux syndrome de la femme battue qui empêcherait les femmes victimes de quitter leur conjoint violent), des femmes voilées (victimes de la pression de leur milieu familial ou de leur éducation rétrograde) et même des fumeurs (la ministre de la santé Marisol Touraine ayant déclaré qu’il était impossible d’être librement fumeur). Dans tous ces cas, l’idée sous-jacente est qu’un individu n’est pas en droit de se nuire à lui-même car il ne peut jamais le faire librement et en connaissance de cause.

« Le grand théâtre n’est pas encore tout à fait purgé. Il faut absolument que la scène ne soit occupée que par des gens de bien ; c’est l’intérêt du peuple et la morale publique qui le commandent. ». Georges Couthon (1755-1794, membre du Comité de Salut Public).

Or, une telle vision de la liberté ouvre un boulevard à des conceptions de l’action publique attribuant à l’État un rôle de rééducation sociale et morale de l’individu. Il est d’autant plus paradoxal de voir la gauche endosser cette conception de l’individu et de l’État que cette même gauche continue à crier au retour de l’ordre moral quand la droite propose des restrictions à la liberté individuelle sur d’autres sujets (avortement, mariage homosexuel). Rien n’empêcherait, après tout, un opposant à l’avortement de développer l’idée qu’une femme ne peut pas librement décider d’avorter et que si elle le fait, c’est parce qu’elle est nécessairement conduite à cette fausse décision par des contraintes économiques ou psychologiques. Dans le cas de la prostitution, les défenseurs de l’abolition partent du principe que la prostitution est par définition inacceptable, ce qui relativise considérablement leur argument sur la traite. Si en effet, c’est la prostitution en elle-même qui est à leurs yeux injustifiable, le fait qu’une grande partie des prostituées de rue soient sous la coupe de proxénètes n’est qu’un point secondaire. Ainsi, les organisations de gauche qui soutiennent l’abolition en viennent-elles paradoxalement à développer une vision de la prostitution qui fait des prostituées des femmes de mauvaise vie, comme on disait autrefois.

Il est absolument essentiel de préserver le principe libéral qui stipule que seuls les actes qui nuisent à autrui peuvent être interdits. De ce point de vue, quelle que soit la sensibilité morale de chacun, la liberté de se prostituer est un droit de l’individu. Tout comme la liberté de se suicider, de fumer, de boire de l’alcool, de pratiquer des sports extrêmes, de se gaver de hamburgers ou de regarder la télévision toute la journée. Il faut combattre impitoyablement les réseaux criminels de proxénétisme et aider les femmes qui souhaitent s’en libérer. Mais rien ne permet d’affirmer qu’il est impossible qu’une femme décide en toute connaissance de cause qu’elle préfère gagner sa vie en se prostituant plutôt que d’exercer un travail considéré comme « normal ». Il importe peu que les femmes dans ce cas représentent 20, 10 ou 1% de l’ensemble des prostituées. Remettre ce principe en cause, c’est ouvrir la boîte de Pandore de la rectification morale et de la normalisation autoritaire. Sur ce point comme sur bien d’autres, la gauche actuelle est en pleine incohérence et ne cesse de faire (multiplier les interdits) ce qu’elle prétend condamner (le droit pour l’État de définir à la place des individus ce qui est bon pour eux).

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