L’invective et l’accusation gratuite sont devenues la règle de conduite sur les médias sociaux. Calfeutrés dans un anonymat numérique, les sites de diffusion de l’information, comme Twitter, sont devenus les outils de propagande d’une haine ordinaire. Avant qu’il ne soit épinglé par une militante féministe pour ses tweets racistes, homophobes et antisémites, Mehdi Meklat était l’un de ces pourvoyeurs de haine. Quand l’outrance devient la règle, c’est le signe que le raisonnement et l’acceptation d’une pensée adverse ont abdiqué au profit d’idéologies délétères.

La Gauche, humanisme carcéral

Pourtant, nous n’avons pas brutalement changé de nature en ce début de millénaire. Nous ne nous sommes pas transformés en béotiens dont le verbiage réduit, dégradé et violent serait la traduction d’une pensée épaisse et moribonde. Que l’idéologie se dresse contre la raison n’est pas nouveau. Faut-il rappeler les années 30 et son opposition radicale entre Ligues fascistes et partisans du Front Populaire ? Ce qui est nouveau, en revanche, c’est l’utilisation des médias sur Internet encourageant la pulsion sadique et favorisant la prolifération des discours tenus par une armée de “Justes” auto-proclamés, qu’ils soient de droite ou de gauche, le tout en 140 caractères.

L’extrême droite a une longue tradition de vilenie et d’abjection. Se sentant justifiée par les excès de l’autre camp, la Gauche ne démérite pas. Dans sa guerre contre l’intolérance, elle s’est enferrée dans un fanatisme tout aussi intransigeant. Elle a jeté l’opprobre sur toute pensée hétérodoxe en l’assimilant à une forme de bagou ségrégationniste. Ce que cette attitude traduit, en mots et en faits, c’est qu’une partie de la gauche, sous couvert d’un humanisme dévoyé, s’est autorisée depuis les années 80 à appliquer à tous ceux qui ne pensaient pas comme elle le sceau du déshonneur. Elle a manié l’injure et la diffamation en désignant comme “racistes” tous ceux qui formulaient une conception différente de la Nation, de la Culture et de l’Histoire. Elle a cautionné les dérapages verbaux de son camp en invoquant la nécessité de lutter contre la souillure Nationaliste. Ce faisant, elle a encouragé en son sein une parole conceptuellement indigente.

En face, l’extrême droite “nouvelle” (Les Identitaires) s’est dotée des mêmes armes rhétoriques. Questionner l’intégration des populations étrangères est pourtant une démarche d’utilité publique. Escamoter ce débat parce qu’il serait dangereux ou nauséabond est une attitude lâche et funeste (avant tout pour les premiers intéressés). Les mots sont importants car ils constituent la mise en forme sémantique d’un processus culturel et historique. Il faut donc refuser l’amalgame qui paupérise la réflexion politique : le racisme n’est pas la xénophobie, l’antisémitisme n’est pas l’antisionisme.

Marcelin Deschamps était le reflet de ce que, moi, je vivais.” (Mehdi Meklat)

Le curieux attelage de la Gauche des gens “éduqués” et de celle des Quartiers a enfanté un dogmatisme moral dont l’humanisme proclamé s’apparente à une dichotomie étroite : le Bien c’est nous et le reste, tout le reste, c’est la Barbarie. Il n’y a rien de bien original au fait que tout groupement partisan soit porteur d’une forme d’intransigeance. Mais il faut se demander s’il est bien courageux de se faire l’avocat frénétique de valeurs humanistes dans une civilisation européenne globalement acquise à la préservation des Droits de l’Homme. Rien, en tout cas, ne peut justifier que Les Inrocks, Mediapart et L’Obs soient devenus les défenseurs chevronnés d’une dialectique liberticide. Traversés par une culpabilité de classe, potentiellement de “race”, ils glorifient sans s’interroger tous ceux qui (ne) peuvent se prévaloir (que) de vivre de l’autre côté du périphérique, comme si c’était là leur insigne dignité. Mehdi Meklat a su bénéficier de cette situation de fait.

Mehdi Meklat s’est fait connaître comme chroniqueur pour le Bondy Blog (dont le site est hébergé par le journal Libération), comme animateur radio (sur France Inter avec la chroniqueuse radio Pascale Clark) et il est l’auteur de deux livres écrits en compagnie de Badroudine Saïd Abdallah (“Minute” en 2017 et “Burn Out” en 2015 aux Éditions Le Seuil). Entre 2011 et 2016, sous le pseudonyme de Marcelin Deschamps, il a inondé Twitter de messages antisémites, homophobes et misogynes avant qu’une militante féministe et laïque, @AdpCharb, lance l’alerte sur la double vie de Mehdi Meklat. Cette information a été ensuite reprise par @TheCaroCaro45 qui a dévoilé l’éventail de ses cibles : “Les Homos, les Juifs, Charlie, les Transsexuels, les Français, les Lesbiennes et les femmes”.

Mehdi Meklat a justifié ses écrits en affirmant que cette haine féroce était l’œuvre d’un personnage de “fiction maléfique”. Voici ce qu’il déclare à Télérama et sur sa page Facebook : “Je ne refuse pas la peine des gens qui se sont sentis tristes en lisant les tweets de Marcelin Deschamps. En même temps, je suis la cible de la fachosphère qui menace ma vie, qui m’attend à chaque coin de rue, en tout cas c’est ce qu’ils disent”. Et il poursuit : “Je suis aussi tiraillé par des courants politiques qui n’acceptent pas mes pensées et qui ont trouvé en cette affaire une aubaine pour me caractériser comme raciste, antisémite, homophobe. C’est facile : je suis jeune, j’ai grandi en banlieue, j’ai 24 ans, je suis arabe. Mais je ne suis pas ce qu’ils croient”. Il conclut : “Marcelin Deschamps était le reflet de ce que, moi, je vivais. […] Il était une part d’ombre, un personnage honteux, horrible. En même temps il était ma part de liberté. […] C’était un travail littéraire, on peut parler de travail sur l’horreur”.

@AdpCharb a fermement condamné “Ce milieu de militants qui gravite autour du racisme d’État et qui traite de fils de pute, de racistes et d’Islamophobes tous ceux qui osent émettre une critique de l’Islam”. La LICRA a, pour sa part, répondu par sa marotte habituelle en déclarant qu’elle allait “saisir la justice en transmettant immédiatement l’ensemble des contenus au procureur de Paris”. Laurent Bouvet, politologue et proche du Parti Socialiste avant qu’il ne le quitte, a quant à lui dénoncé “Tous ces gens derrière Mehdi Meklat [qui] donnent des leçons de morale à tout le monde tout en se permettant de dire des choses d’une extrême violence”.

Fatiha Boudjahlat, cofondatrice avec Céline Pina du mouvement Viv(r)e la République, se montre beaucoup plus mordante : “Il y a une vraie complaisance des gauchistes et des libertaires envers l’antisémitisme et l’homophobie des jeunes de quartiers. С’est comme s’ils avaient une vision condescendante de ces «pauvres jeunes des quartiers», parce que ce sont « des arabo-musulmans forcément un peu antisémites et homophobes » parce que «ça fait partie de leur culture». Il y a convergence entre la condescendance colonialiste des gauchistes et l’idéologie des quartiers, l’idéologie de gens qui sont du côté des islamistes et des indigénistes, qui sont authentiquement antisémites, homophobes, racistes contre les Blancs et hostiles à la France et à la République. […] Soit on condamne le racisme lui-même – et c’est ce qu’on devrait faire. Soit, comme ces chers libertaires et gauchistes comme les Claude Askolovitch, Pascale Clark et Edwy Plenel, on se borne à condamner le racisme des Blancs. Par contre, bien sûr, si ce racisme vise les Blancs, c’est tout à fait acceptable parce que «cela fait partie de la lutte des classes».”.

Mehdi Meklat n’a reçu qu’un demi-blâme pour ses propos de la part de Pierre Siankowski, rédacteur en chef des Inrocks, qui lui avait offert quelques semaines auparavant sa Une dans un numéro spécial où il figurait, en compagnie de son co-auteur Badroudine Saïd Abdallah, aux côtés de Christiane Taubira. Il y était alors présenté comme “le porte-voix de la jeunesse des quartiers populaires”, “à l’avant-garde d’une nouvelle génération venue de banlieue”.

Cloaque sémantique

Que faut-il retenir de ce fiasco présenté pourtant comme la quintessence de la réussite sociale ?

Tout d’abord, qu’en défendant des gens comme Mehdi Meklat, les médias de Gauche ne font que renvoyer tous ceux qui vivent dans les grands ensembles péri-urbains à un statut de fils d’immigrés. Ils emploient la même rhétorique essentialiste que les Identitaires, d’une façon certes positive mais en réalité constituée du même genre de stéréotypes. Or ces Arabes ou ces Noirs ne sont pas seulement des enfants d’immigrés. Ce sont aussi des personnes qui comme tout le monde sont traversées par un océan de contradictions. D’ailleurs, qu’une vague d’immigration vienne d’Asie et on verra peut-être, pour sauver leurs emplois, ces “fils d’immigrés” voter Front National. Et c’est aussi parce que ce sont des gens “comme tout le monde” qu’ils ne sont pas tous partisans d’un Islam obscurantiste, du voile islamique, du thé à la menthe, de la Charia ou d’un antisémitisme de bon aloi avec pour excuse que ce ce serait là leur Être “vrai”. Ces gens ont effectivement le droit au respect et ne peuvent être toujours ramenés à une origine folklorique, certes sympathique, mais factice.

D’autre part, la ligne de défense de Mehdi Meklat n’est pas celle d’un relégué de l’économie de marché mais bel et bien celle d’un individu qui a trouvé sa ligne de défense dans les rangs des Français dominants. “C’est facile : je suis jeune, j’ai grandi en banlieue, j’ai 24 ans, je suis arabe” est une déclaration empruntée aux thèses paternalistes de la presse humaniste de Gauche. Et quoi qu’en dise Mediapart, tous les mots ne se valent pas. Mehdi Meklat a choisi les siens. Ce n’étaient pas simplement des mots de haine mais d’authentiques paroles racistes, antisémites et misogynes intolérables des deux côtés du périphérique. A travers son “double maléfique”, il a relégué les Juifs, les Français, les Blancs, les femmes et les homosexuels dans l’antichambre de l’humanité. Ces mots-là, ils les a choisi. Il faut l’admettre, le racisme est bel et bien patent des deux côtés du périphérique.

Les débats relatifs à la dimension culturelle de la Nation ne disparaîtront pas du fait d’une Gauche se voulant unique dépositaire d’une éthique humaniste. La grande confusion qui règne actuellement dans le vocabulaire est le signe d’un appauvrissement conceptuel. Par effet de censure, ou en accusant tout le monde (sauf elle) d’être raciste, une certaine Gauche a escamoté les outils conceptuels contenus dans le langage en interdisant tout simplement leur usage. Au risque de choquer, il est cependant essentiel de rappeler que la xénophobie et l’antisionisme (qui n’est pas qu’un subterfuge destiné à masquer l’antisémitisme d’Alain Soral) sont tous deux des opinions qui peuvent faire débat. Contrairement au racisme, la xénophobie ne pose pas une hiérarchie entre les races mais questionne les conditions du vivre-ensemble. Mehdi Meklat a fait le choix d’être le porte-voix d’une jeunesse non pas conservatrice et xénophobe mais ouvertement raciste. Il n’a pas rejeté en dehors de nos frontières une partie des Français mais il a, par ses tweets, contribué à reléguer une portion de l’humanité dans une inhumanité bestiale. Nous ne nous reconnaissons pas dans cette définition de la Nation qui met à bas la source liminale de notre constitution. Les Droits de l’Homme ne sont pas un alibi destiné à escamoter les débats, n’en déplaise à Edwy Plenel. Néanmoins ils donnent le cadre constitutionnel de ce qu’il est permis d’écrire. Le racisme est abject mais la xénophobie doit être tolérée (même si on doit se pincer le nez). C’est comme tel que les propos de Mehdi Meklat doivent être froidement condamnés. Et ils ne peuvent être excusés, en particulier du fait que leur auteur serait un enfant des banlieues. Car là-bas, d’autres, beaucoup d’autres, pensent mieux que lui.

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