C’est le destin des avant-gardes de se transformer en académismes et cette loi de dégénérescence s’applique souvent aux mouvements politiques et philosophiques autant qu’aux courants artistiques. Il en va ainsi de la critique de droite qui s’est attaquée, il y a bien longtemps maintenant, à « l’hégémonie culturelle de la gauche ». Si elle fut souvent pertinente, parfois brillante, elles s’est sclérosée en une sorte de contre-doxa tout aussi caricaturale, ronronnante et finalement mortellement ennuyeuse que l’empilement de lieux communs de gauche auxquels elle s’était primitivement confrontée. 

Ils ont tous lu Philippe Muray et il est tristement ironique de constater que cet auteur qui combattait le conformisme a engendré une kyrielle de tâcherons qui ont transformé la moindre de ses idées en cliché : ce sont les iconoclastes réactionnaires.

Quand la gauche sera morte, on l’exhumera pour la juger

D’abord, l’iconoclaste réactionnaire est toujours un courageux résistant (exact équivalent de son double détesté, le castor de gauche érigeant inlassablement des barrages « républicains » contre le fascisme) qui combat la pensée unique. Peu importe que le PCF se soit écroulé, que le Rassemblement national soit l’un des principaux parti de France ou que les journalistes et « chroniqueurs » d’extrême droite peuplent les plateaux de télévision, l’iconoclaste réactionnaire tient à être et à rester minoritaire. Il a décrété il y a de nombreuses années que la gauche était hégémonique dans l’enseignement et les médias et il ne craint qu’une chose, que cette hégémonie qu’il combat se dissolve. 

D’ailleurs, son angoisse à l’idée d’une perte d’influence de la gauche est telle qu’il n’hésite pas pour se rassurer à affirmer des absurdités sans aucun lien avec la réalité. Il tiendra par exemple pour acquis que tous les enseignants sont marxistes (ce qui n’est plus vrai depuis à peu près 40 ans) ou que tous les journalistes sont de gauche. Toutes les variables sont d’ailleurs possibles. Si, par exemple, une information judiciaire est ouverte contre François Fillon, l’iconoclaste réactionnaire pourra sans aucun problème affirmer que tous les juges sont de gauche.

Plutôt mort que Bobo !

De plus, l’iconoclaste réactionnaire est proche des Gens (avec une majuscule car il s’agit ici d’une catégorie métaphysique et non d’un vulgaire conglomérat d’individus). Cette caractéristique vient évidemment du fait qu’il n’est pas un Bobo, contrairement à la totalité des personnes de gauche. Eh oui, l’ouvrier, le petit employé ou le fonctionnaire de catégorie C qui vote à gauche est un Bobo. Tandis que l’ouvrier, le petit employé ou le fonctionnaire de catégorie C qui vote à droite n’en est pas un, il fait partie des Gens. Bien entendu, les uns et les autres ont exactement le même mode de vie, les mêmes intérêts et les mêmes goûts mais, rien à faire, il y a les Bobos et les autres. Là encore, notre réactionnaire iconoclaste prend toujours soin d’ignorer scrupuleusement la réalité. Il n’hésitera pas à proclamer que tous les électeurs de Jean-Luc Mélenchon sont des bourgeois-Bobos (à ne pas confondre avec les bourgeois-pas-Bobos qui, eux, sont des Gens) même si toutes les études de sociologie électorale montrent que c’est faux. 

Mais cette contradiction ne gêne pas l’iconoclaste réactionnaire car il sait que les chiffres n’ont aucune importance (on leur fait dire ce qu’on veut) et que la sociologie…est de gauche ! Il n’a d’ailleurs nul besoin de consulter des chiffres ou des études puisqu’il est proche des Gens. Mieux, son indifférence à l’égard de la réalité est compensée par le fait qu’il se targue généralement de connaître le Réel (il se prend donc pour Dieu). Cette position est fort commode car elle permet d’opposer à tout argument adverse l’accusation de « Déni de Réel ». Étant donné que le réactionnaire connaît le Réel, du fait de sa proximité avec les Gens, tout fait ou toute idée qui contredit son point de vue est nécessairement faux car contraire au Réel. CQFD.

L’hydre stalinienne est vaincue, unissons nos forces contre la trottinette

Tout comme le mot Gens ne renvoie pas chez lui à des individus précis (« Les Gens » désigne tout ce qui chez l’humain est ontologiquement pur de toute gauchitude), le mot Réel ne correspond pas à la totalité des phénomènes en tant qu’ils sont indépendants de notre jugement mais désigne la collection de phénomènes qui, correctement interprétés, valident les thèses de l’iconoclaste réactionnaire. Par exemple, la détresse des migrants ne fait pas partie du Réel, c’est un fantasme de Bobos. En revanche, le fait que certains migrants sont des criminels fait intégralement partie du Réel et il est tout à fait légitime que cela angoisse les Gens

Mais au fait, comment se fait-il que l’iconoclaste réactionnaire connaisse aussi bien le Réel et les Gens ? C’est fort simple, il n’est pas un Bobo, il ne mange pas de sushis et ne se déplace pas en trottinette car, comme chacun le sait et peut le constater tous les jours en observant le Réel, toutes les personnes de gauche se gavent de sushis en arpentant les trottoirs de leurs villes sur des trottinettes. D’ailleurs, les personnes de gauche ne sont pas des Gens, ce sont des nomades-apatrides-hors-sol-déconnectés-du-Réel, des NAHSDR (terme scientifique désignant le Bobo)

Le réactionnaire est un être fragile, quand on l’accuse d’être d’extrême droite, il souffre

Une autre caractéristique très désagréable des personnes de gauche selon  l’iconoclaste réactionnaire, c’est qu’elles sont prétentieuses. Ces insupportables Bobos bouffeurs de sushis et détenteurs de trottinettes s’imaginent en effet qu’ils incarnent et représentent le Camp du Bien. Là encore, le regretté Muray est bien mal servi par ces disciples et admirateurs qui à force de reprendre mécaniquement cette expression (Camp du Bien ou Empire du Bien) l’ont rendue à peu près aussi sulfureuse qu’un sketch de Michel Leeb. L’avantage de cette idée (ou plutôt de cette pétition de principe) est qu’elle permet de dévaloriser et de railler tout élan de générosité, toute revendication de justice, comme constituant un témoignage de l’insupportable prétention des Bobos de gauche (pléonasme) à représenter le Bien (à noter que la totalité des artistes en activité sont des Bobos selon l’iconoclaste réactionnaire, sauf Fabrice Luchini)

Enfin, l’iconoclaste réactionnaire n’aime pas particulièrement qu’on le qualifie de droite et il ne supporte pas qu’on emploie à son propos l’expression « extrême droite ». La chose est curieuse car il ne se gêne jamais, de son côté, pour utiliser abondamment l’expression « extrême gauche ». Beaucoup se désignent comme conservateurs. Elisabeth Lévy se définit politiquement comme « pas de gauche ». D’autres encore refusent toute étiquette (ce qui est logique puisque, n’est-ce-pas, ils sont iconoclastes). 

Touche pas à mon pote réactionnaire !

Mais tous passent leur temps à fustiger les gauchistes et l’extrême gauche (ainsi, bien entendu, que l’islamo-gauchisme) tout en se pâmant d’indignation quand on utilise le qualificatif « extrême droite » à leur propos ou pour désigner un autre iconoclaste réactionnaire. L’iconoclaste réactionnaire est en effet animé d’un fort sentiment de solidarité clanique, dont témoigne l’un des clichés qu’il affectionne selon lequel l’amitié est de droite (tout comme l’honneur, l’amour de la patrie et le bœuf bourguignon). Les milliers de morts en Méditerranée ne lui arrachent qu’un soupir agacé mais en revanche, qu’on ose prétendre que Alain Finkielkraut est d’extrême droite et il se prend pour Zola en pleine affaire Dreyfus.

Bon, on l’a un tantinet caricaturé, notre iconoclaste réactionnaire, et c’était peut-être inutile car il s’en charge très bien tout seul. Mais c’est qu’on aimerait tellement qu’il redevienne un peu plus iconoclaste et un peu moins prévisible.

Illustration : Edgard Degas, La famille Bellilli, 1858-1867, Musée d’Orsay.

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