Bruit Blanc : Les journalistes – tout comme beaucoup de « chercheurs en sciences sociales » – n’ont-ils pas tendance à « voir » partout où ils vont ce qu’ils avaient de toute façon décidé de voir ?

Pierre Jova : Vous me gênez, car je ne suis qu’un jeune journaliste, loin d’avoir la légitimité de juger mon métier en connaisseur. Je vous répondrais selon les sentiments inspirés par mon travail. Je pense donc que cette tendance à « voir » ce qu’on avait déjà décidé de voir est assurément une des pires tentations de ce métier. Elle n’est guère originale, Socrate en parlait déjà en son temps :

« Quand ces gens-là débattent quelque question, ils ne s’inquiètent pas de savoir ce que sont les choses dont ils parlent ; ils n’ont d’autre visée que de faire accepter à la compagnie la thèse qu’ils ont mise en avant. »

Simone WeilDans le journalisme, ce travers est particulièrement aigu, car il est difficile d’appréhender un sujet sans avoir un « angle », un prisme par lequel nous voulons le traiter. Il est également assez courant, pour un journaliste, d’avoir le sentiment d’être « objectif », d’être au-dessus de la mêlée, alors que l’on suit un parti-pris personnel. Autant je pense qu’il ne peut y avoir de journalisme totalement impartial – ce serait vouloir nier la réalité que, derrière toute plume, il y a une personne, avec son passé, ses idées, etc. – autant un bon journaliste doit être capable d’adapter sa réflexion et son travail en fonction du réel, et non l’inverse. Cela nécessite une bonne dose de discernement, et d’humilité. Une vertu qui se fait rare, notamment dans le journalisme, métier qui attire l’orgueil comme le miel la mouche, par le seul fait d’être lu, d’être publié, d’avoir sa signature sous un article… Pourtant, aucun journaliste ne possède la vérité, et il doit être attentif aux « fragments de vérités particulières » épars, comme l’écrivait Simone Weil, qui se nichent dans la complexité du réel. Ce n’est pas du relativisme, car ces « fragments de vérités » ne sont pas équivalents, et ils sont, poursuit la philosophe, « une image de la Vérité unique, éternelle et vivante, cette Vérité qui a dit un jour d’une voix humaine : Je suis la Vérité… » Comme chrétien, je vois mon métier de journaliste comme une de mes participations personnelles, à mon niveau, à la recherche de la Vérité.

Bruit Blanc : Même si le décalage entre insécurité réelle et sentiment d’insécurité est invoqué mécaniquement par les milieux de gauche, la droite ne commet-elle pas l’erreur de rejeter par principe ce phénomène qui est pourtant parfois avéré ?

Pierre Jova : Je ne suis pas un expert de l’insécurité. J’ai toutefois l’impression que le sentiment d’insécurité est rarement déconnecté de toute insécurité « réelle ». La faute des milieux de gauche est de traiter avec mépris le sentiment d’insécurité, qui demeure une forme de violence s’exerçant sur les personnes, et auquel il faut apporter une réponse.

Bruit Blanc : Les pires ennemis idéologiques partagent souvent le même univers mental. N’assiste-t-on pas à une « racialisation » généralisée du débat politique dont la gauche et la droite sont mutuellement responsables ? La droite en insistant lourdement sur le caractère ethnique ou culturel de la délinquance et la gauche en se battant perpétuellement la coulpe à propos de l’esclavage et du colonialisme ou en faisant de l’immigré la seule figure légitime du damné de la terre ?

Pierre Jova : Il me semble qu’il s’agit moins d’une « racialisation » que d’une « ethnisation » – comme nous maltraitons notre belle langue ! Le sentiment d’appartenance à la communauté nationale, qui transcende toutes les autres, s’érode sous les coups du changement démographique dû à l’immigration, de l’abandon du patriotisme national, et de l’individualisme libéral. Chacun se replie sur son identité particulière, sa communauté, et in fine, son « ethnie ». Les « identitaires » qui s’opposent à l’immigration extra-européenne jouent à fond ce jeu délétère. Cela touche aussi les Corses et les Bretons. On s’alarme de la prise du pouvoir des autonomistes corses, mais les Bretons votent pour le Parti socialiste parce qu’il est le parti « de chez-nous », dirigé par des locaux, qui défendent l’autonomie de la région. Je suis moi-même natif de Bretagne, et je ne suis pas hostile aux « petites patries » charnelles, mais je constate qu’il y a un déséquilibre entre certaines régions à forte identité et la nation: l’absence de patriotisme français encourage un folklore régionaliste, qui prend maintenant une forme politique.  Ici comme ailleurs, la nature a horreur du vide.

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Bruit Blanc : Une des causes les plus graves de confusion dans les débats actuels ne vient-elle pas de la tendance à identifier des phénomènes qui, tout en ayant des points de connexion, sont de natures intrinsèquement différentes (immigration et insécurité, racisme et xénophobie, fondamentalisme et intégrisme, « faillite de l’école » et incivilités) ?

Pierre Jova : Il y a une fuite de la complexité et de la nuance, dans le débat public et intellectuel contemporain. Les médias, qui sont dans l’instantanéité, ont leur part de responsabilité dans cette situation, mais pas uniquement. Comme je le disais plus haut, le réflexe du débat public est à l’anathème grégaire. Notre époque est paradoxale : on proclame la fin des idéologies, mais les grilles de lecture sont toujours crispées. Sans doute parce que le relativisme mou qui domine se révèle tout aussi intolérant et agressif que les veilles idéologies qu’il a remplacé. Il n’y a pas assez de curiosité, d’écoute et de dialogue. Cela traduit, dans le fond, une grande, une immense fragilité des acteurs du débat public : s’ils étaient si sûrs d’eux, et si à l’aise avec leurs histoires personnelles et leurs convictions, ils ne craindraient pas d’aller de l’avant, et de se confronter librement à « ceux d’en face ».

Bruit Blanc : N’y a-t-il pas quelque chose d’assez indécent dans le spectacle des politiques, journalistes et essayistes qui tentent tous de s’approprier le peuple en prétendant s’en faire les porte-voix (chacun a sa majorité silencieuse qui, par définition, n’a pas son mot à dire) ?

Pierre Jova : Ce spectacle est une des causes du désamour profond des Français à l’égard des élites urbaines que vous évoquez. Natacha Polony décrit mieux que moi l’endogamie de cette bulle, concentrée à Paris, qui parle au nom de tout le reste du pays. Il y a pourtant des signaux forts qui devraient inciter ces élites à davantage de modestie, ou de décence. Le « non » à la Constitution européenne de 2005 est un exemple toujours vivant de déconnexion des élites. L’affaire du mariage gay, en 2013, en est un autre : à part l’approbation bruyante, et médiatiquement dominante, d’un noyau militant et urbain, cette loi ne rencontrait que l’indifférence, ou l’hostilité étouffée de nombreux Français, notamment dans les banlieues ou en milieu rural. A contrario, ceux qui ont participé à la Manif pour tous ont cru parler au nom du « pays réel », en opposition au « pays légal », alors qu’ils ne représentaient qu’une minorité, certes active. En définitive, le peuple n’est pas un bloc, et n’est pas uniforme. La ligne de crête est donc étroite, entre croire en un destin commun à tous, et constater que le « peuple » est fragmenté.

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Cela nous ramène au problème que nous évoquions plus haut, sur la tendance des journalistes à mettre le réel dans une case décidée à l’avance. Combien d’éditorialistes et politiques feraient mieux de méditer cette sage maxime : « Il ne faut pas s’installer dans sa vérité et vouloir l’asséner comme une certitude, mais savoir l’offrir en tremblant comme un mystère ». Elle nous provient de feu Hélie de Saint Marc. Cet ancien déporté, officier en Indochine et en Algérie, est hélas toujours réduit à son statut de putschiste d’Alger, alors que c’était un être torturé, attaché à la France, et servi par une plume magnifique.

Bruit Blanc : Un chrétien cohérent peut-il être de droite ? Toute la morale évangélique n’est-elle pas profondément socialiste ?

Pierre Jova : Votre question est passionnante, mais je vous répondrais dans l’autre sens : une personne de droite, ou de gauche, peut-elle être chrétienne de manière cohérente ? Le christianisme ne se range guère à droite ou à gauche. Ce n’est pas un corpus de « valeurs », quoi qu’en disent certains militants. Ce n’est pas un juridisme, avec une séparation du monde entre le licite et l’illicite. C’est avant tout une relation personnelle avec un Dieu vivant. Une relation qui se nourrit des sacrements, de prière, de lectures, de rencontres, d’actes en harmonie avec ses croyances… De là découle une vision de l’homme, qui inspire des convictions politiques. En la matière, le christianisme ne donne pas de recettes toutes faites. Il offre des principes, une boussole, mais non des directives précises. Surtout, il confère une liberté immense vis-à-vis des idéologies périssables, et des appareils humains.

Revue LimiteAvec tout cela, il m’apparaît clair qu’un chrétien ne peut pas penser qu’un parti politique en particulier a l’apanage du christianisme. La gauche va insister sur la justice sociale, parfois dénoncer les dérives du capitalisme, mais s’aveugler sur le libéralisme sociétal, qui va pourtant de pair avec le libéralisme économique. La droite, elle, va au mieux proclamer des valeurs jusqu’à les idolâtrer, et c’est tout le problème. Lorsqu’on les déconnecte des personnes, et des réalités qui les sous-tendent, les valeurs deviennent abstraites et inhumaines. Un chrétien aujourd’hui, il me semble, devrait travailler à unifier ce qu’il y a de recevable aussi bien à gauche qu’à droite. Sans naïveté, avec lucidité, mais sans cynisme et désespérance non plus. Je salue ici la revue d’écologie intégrale Limite, à laquelle j’ai l’honneur de contribuer, qui se propose de dépasser les vieux clivages et de bâtir des ponts entre des rives qui ne se parlent pas.

Pour ma modeste part, je me considère toujours comme « de droite » : j’ai le sentiment qu’une certaine droite dispose des armes immatérielles pour résister au rouleau compresseur du libéralisme, tandis que la gauche a abandonné les siennes. J’essaie de mettre ce sentiment politique en cohérence avec ma foi chrétienne, et non l’inverse. Je suis en chemin, comme tout chrétien l’est. Par ailleurs, je pense que le christianisme n’est pas un anarchisme. Dans la pratique, le « ni Dieu-ni Maître » devient « je suis mon propre Dieu, et mon propre Maître »…

Bruit Blanc : A force de s’arc-bouter sur l’idée d’une identité chrétienne de la France (partiellement fondée historiquement mais ne correspondant plus à la réalité sociologique et culturelle du pays), certains croyants ne risquent-ils pas, paradoxalement, de faire des chrétiens une communauté parmi d’autres, défendant ses prérogatives et intérêts catégoriels ?

Pierre Jova : Je ne pense pas que l’identité chrétienne de la France ne correspond plus à la réalité de notre pays. Nos paysages, notre culture, notre univers mental, notre érotisme, même, sont baignés de christianisme. Même les « unes » de Charlie Hebdo, comme les publicités singeant la dernière Cène pour vendre une voiture, sont des hommages paradoxaux au christianisme qui a façonné notre culture. Sur le plan spirituel, les forces vives du christianisme n’ont pas dit leur dernier mot. La braise couve sous la cendre. L’Église demeure « le premier parti de France », qui convoque des milliers de jeunes pour les JMJ, rassemble des milliers d’individus chaque dimanche, transcende les ethnies et les barrières sociales, au moins a-t-elle la volonté de les dépasser. Au-delà du catholicisme, il y a le fort dynamisme du protestantisme évangélique : ces deux confessions chrétiennes ont en partage la même exigence d’une foi personnelle, engagée et partagée. Elles ont désormais plus de choses en commun que jamais, au milieu de la sécularisation ambiante.

Je suis d’accord avec vous sur le risque du ghetto communautariste qui guette les chrétiens de France, catholiques bourgeois comme évangéliques sectaires. C’est une maladie, qui réduit le message évangélique à une posture sociale ou politique. Alors que le Christ n’est pas venu pour un ghetto ! Le christianisme est l’anti-communautarisme ! Si le sel de la terre n’apporte plus rien au reste, il n’a pas besoin d’être piétiné, il n’existe plus. Le christianisme doit rester en dialogue avec la culture contemporaine. Il ne doit pas craindre d’être parfois bousculé dans ses représentations culturelles ou sociales, pourvu que son message demeure intact : le Christ est venu bousculer ceux qui s’arc-boutaient sur la loi juive. Cela ne veut pas dire que le christianisme n’est pas attaché à ses racines terrestres. Je crois que Dieu aime les nations, au sens fort: elles représentent toute la richesse de la palette de couleurs humaines, qui louent chacune le Créateur dans leur histoire et leur culture. Elles sont, à leur niveau, des agents de l’Évangile – que l’on songe à l’œuvre missionnaire de l‘Irlande, de l’Espagne, de la France et de l’Angleterre – ou bien des résistants à la Grâce. Le Christ a choisi un peuple en particulier, avant de s’offrir à l’humanité entière. Le christianisme est à la fois universel et enraciné. En tout cas, l’époque ouvre au christianisme un boulevard prophétique : il porte les notions de bien commun, de dépassement de soi, et surtout de finitude de l’homme. Soit l’antithèse de l’anthropologie libérale qui domine aujourd’hui !

Bruit Blanc : La réalité du clivage gauche-droite n’est-elle pas démontrée par le fait que les souverainistes de gauche qui le déclarent obsolète finissent généralement par rejoindre la droite ?

Pierre Jova : Cette question est assez savoureuse. J’ai l’impression que les « souverainistes de gauche » qui le déclarent obsolète déplorent surtout l’abandon par la gauche de son patrimoine immatériel, qui la met à la merci du marché. Ils veulent continuer à défendre des cadres fondamentaux, comme la nation, la laïcité et l’école, dans lesquels ils ont inscrit leur engagement et leurs convictions. C’est cela qui les fait dériver, comme les blocs de glace qui se détachent du pôle Nord, vers la droite, où vivotent encore, plutôt que vivent, des valeurs qui  résistent à  la marchandisation générale. Mais beaucoup le font à leur corps défendant, et la plupart ne sont pas près de renoncer à la culture libertaire. J’ajoute que la droite ne fait que récolter, assez paresseusement, les fruits des délires qui minent intellectuellement la gauche. On peine à voir dans ses rangs une proposition claire et forte à l’égard du grand bouleversement en cours.

Bruit Blanc : Dénonciation du multiculturalisme, des élites « hors-sol », de l’hégémonie de l’ironie (la « culture Canal Plus »), des dérives sectaires des associations (féministes, homosexuelles, ethniques, religieuses), du déni de réalité sur l’insécurité : ces thèses ne se transforment-elles pas à l’heure actuelle en un prêt-à-penser, un académisme anti-moderne (qui se revendique, bien sûr, comme iconoclaste), un arsenal de hochets intellectuels de la « droite néo-réactionnaire » aussi vides de sens que les mantras des trotskistes et des maoïstes des années 70 ?

Pierre Jova : Comment ne pas reconnaître dans votre description les travers de certains cercles, notamment parisiens ? Cet « académisme anti-moderne » tend souvent à devenir lui-même hors-sol, à s’enfoncer dans l’ironie et le cynisme, et à s’aveugler idéologiquement. Pourtant, son diagnostic est souvent bien vu. L’antidote pour ceux qui sont à son école est de sortir de leurs livres, de leur petit milieu homogène, et d’aller dans le monde. De mouiller leur chemise, et d’agir, au contact de la complexité du réel. C’est là, parmi les hommes qui « souffrent et meurent », comme disait Ignace de Loyola, que les masques tomberont, que les hochets sonneront à vide, et que leur engagement aura du sens. J’ajoute que la lucidité sans bienveillance pour ceux qui sont son objet, et sans espérance, n’est rien d’autre qu’une forme de nihilisme. Les anti-modernes, s’ils veulent être réellement le sel de la terre, doivent porter un autre message.

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