Le débat public français est affecté depuis quelques années d’une étrange pathologie que l’on pourrait qualifier, puisque la terminaison est à la mode, de Spectrophobie. De nombreuses personnes expriment en effet leur ferme intention de lutter héroïquement contre des dangers qui n’existent plus. 

En France on voudrait bien réduire les émeutes à leur niveau sociologique (Alain Finkielkraut)

Il en va ainsi de la fantomatique « excuse sociologique ». Conformément au lieu commun qui veut que l’Économie est de droite et la Sociologie de gauche (thèse qui témoigne surtout d’une grave méconnaissance des deux disciplines), on voit régulièrement des intellectuels et des politiques se lancer dans des diatribes comiques contre la sociologie. Alain Finkielkraut, par exemple, ne rate jamais une occasion de manifester sa désapprobation à l’égard de cette discipline qui semble dans son esprit se résumer aux travaux de Pierre Bourdieu (et donc porter le stigmate du diabolique marxisme). 

Merci, les cons ! (Raphaël Enthoven, tweet du 24 avril 2019)

Raphaël Enthoven, quant à lui, a soutenu dans l’émission de télévision Zemmour et Naulleau que l’appartenance sociale des électeurs n’a strictement aucune influence sur leur vote (sous les yeux incrédules du politologue Jérôme Sainte-Marie qui, on nous l’accordera, n’est pas un gauchiste illuminé). Insistons, ce digne philosophe n’a pas simplement souligné que l’appartenance sociale n’est pas le seul facteur de détermination des opinions politiques, il a péremptoirement affirmé à plusieurs reprises qu’il n’y a aucun rapport possible entre l’appartenance sociale et le vote. Par conséquent, dans son esprit de kantien fanatique (eh oui, la chose était a priori improbable mais nous tenons en la personne de Raphaël Enthoven un spécimen de kantien fanatique), toute étude sociologique de la répartition des votes lors d’une élection est nulle et non avenue car chaque individu se déterminerait librement par un mouvement arbitraire de sa volonté souveraine (ça ne veut strictement rien dire mais ça fait furieusement philosophe). 

J’en ai assez de ceux qui cherchent en permanence des excuses et des explications culturelles ou sociologiques (Manuel Valls)

Manuel Valls a fait encore mieux (c’est-à-dire pire) en assénant qu’il ne faut surtout pas chercher à comprendre le terrorisme car le comprendre c’est déjà l’excuser. Les chercheurs qui tentent d’expliquer ce phénomène pour mieux le combattre n’ont donc qu’à aller se rhabiller. Il n’est manifestement pas venu à l’esprit de M. Valls, pourtant admirateur énamouré de la police, que comprendre les terroristes peut aider à les repérer et à les neutraliser.

Comment expliquer cette surprenante aversion à l’égard d’une discipline universitaire ? Nos trois compères (et quantité d’autres) craignent que l’approche sociologique déresponsabilise l’individu. Si, par exemple, le délinquant s’est écarté du droit chemin parce qu’il est pauvre, il faudrait donc en conclure que la cause de la délinquance est la pauvreté et que par conséquent le délinquant n’est pas vraiment responsable de ses actes. Sauf, bien entendu, à considérer que les pauvres sont responsables de leur pauvreté, vieille antienne libérale qui continuent à être diffusée dans l’espace public, en général de manière détournée (car, n’est-ce pas, si les premiers de cordée méritent d’être premiers de cordée, c’est donc bien que les autres sont d’insupportables feignasses).

Et nous voilà aux prises avec la fameuse « excuse sociologique ». Le seul petit problème, c’est que à peu près plus personne aujourd’hui ne défend la thèse selon laquelle les criminels et les délinquants ne sont pas responsables de leurs actes. Politiquement, aucun des grands partis français (de droite ou de gauche) ne défend cette thèse. Intellectuellement, c’est incontestablement la posture sécuritaire qui a le vent en poupe. Si une lecture superficielle du marxisme a pu, dans le passé, il y a longtemps, légitimer la thèse de l’excuse sociologique, cette époque est révolue. Par conséquent, ceux qui fustigent le règne de l’excuse sociologique combattent un spectre, ce qui, avouons-le, est bien pratique.

Les pauvres sont libres, envoyons-les en prison !

C’est ainsi que, sur la question de la délinquance, nous assistons à des joutes endiablées entre ceux (très nettement majoritaires) qui affirment que chaque individu est responsable de ses actes et doit être puni en conséquence et ceux qui ont l’outrecuidance de rappeler que, tout de même, il y a nettement plus de délinquance dans les quartiers pauvres que dans les quartiers riches. Certes, Alain Finkielkraut serait sans doute tout à fait capable de nous expliquer que les statistiques n’ont aucune validité scientifique mais il n’en est pas moins vrai que la carte de la délinquance et de la criminalité recoupe étroitement celle de la pauvreté, du chômage et de l’échec scolaire. 

Dès lors, si on soutient la thèse qu’il n’existe aucune explication sociologique pertinente d’un phénomène comme la délinquance car tout s’explique uniquement par des choix individuels parfaitement libres, il faudrait en conclure que, par un inexplicable (ou providentiel) hasard, les individus possédés par le démon ont choisi de tous vivre dans les mêmes quartiers afin de s’adonner paisiblement à leur amour du mal. L’hypothèse est ridicule et pourtant elle est la conséquence logique de la posture de ceux qui dénoncent les ravages de la prétendue excuse sociologique.

Répression et prévention ne sont en rien contradictoires

Pourtant, il suffit d’y réfléchir, avec ne serait-ce qu’un tout petit peu de bonne foi, pour constater que l’influence des conditions socio-économiques et la responsabilité individuelle sont parfaitement compatibles. On peut le dire de manière extrêmement simple : la plupart des pauvres ne sont pas délinquants mais la plupart des délinquants viennent de familles pauvres. Puisque la plupart des pauvres ne sont pas délinquants, c’est donc que certains individus choisissent de commettre des délits (responsabilité individuelle). Puisque la plupart des délinquants viennent de familles pauvres, c’est donc que la pauvreté produit une prédisposition sociologique à la délinquance. On peut donc parfaitement punir sévèrement les délinquants et les criminels tout en luttant contre les causes sociales et économiques de la délinquance.

C’est parfaitement évident, me direz-vous. Oui, en effet. Et c’est bien pourquoi il est stupéfiant (et même, à vrai dire, passablement dégoûtant) de lire et d’entendre autant de gens supposément responsables (politiciens et intellectuels) faire fi de cette évidence. Que tous les spectrophobes se tranquillisent, l’excuse sociologique est morte et enterrée.

Photographie : Pierre Bourdieu par Leonardo Antoniadis

Une réponse

  1. Philippe

    Bonjour

    Je comprends votre position. Au fond tout cela n’est peut être qu’une question de curseur. J’observe dans le domaine scolaire que des dizaines d’années d’une vision sociologique de l’échec scolaire a conduit à un allègement des devoirs à faire à la maison plutôt qu’à un message incitant à davantage travailler pour réussir à l’école.
    Sans plagier Alain Finkelkraut, personne ne peut dire qu’il a échoué à l’école à cause de sa race, de sa classe ou de sa religion. Bien sur que le milieu social, culturel influe et de ce point de vue il faut réduire les inégalités. Il n’assigne pas. Nous n’avons pas d’autre choix que de renvoyer aussi les individus à leur responsabilité individuelle.

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