Le Politiquement Correct sous toutes ses formes nous vient incontestablement des ÉtatsUnis. Il a pris en Amérique des formes particulièrement abracadabrantes (tantôt franchement comiques, tantôt vraiment effrayantes) que taisent avec soin ceux qui le défendent inconditionnellement en France. De même que les groupes féministes les plus radicaux balaient toute critique en réduisant le féminisme à la défense des femmes (ce qui implique que toute personne qui ne se déclare pas féministe est forcément quelqu’un qui déteste les femmes), les défenseurs français du Politiquement Correct (par exemple Eric Fassin) l’assimilent souvent à la simple lutte contre les discriminations et les appels à la haine (ce qui implique que toute personne qui ne défend pas le Politiquement Correct est forcément quelqu’un qui approuve la haine). 

Pourtant, il suffit d’examiner ce qui se passe quotidiennement aux ÉtatsUnis (conférenciers chassés de certaines universités, artistes dont on détruit la carrière pour un geste malheureux, tentatives d’expurger les bibliothèques des ouvrages « malfaisants », intellectuels traités comme des pestiférés à cause d’une phrase jugée suspecte) pour constater que le Politiquement Correct est devenu dans ce pays une arme redoutable dans un combat idéologique qui dépasse de très loin la lutte contre le racisme ou le sexisme.

Ils soutiennent des comportements immoraux et destructeurs parce qu’ils sont snobs. Ils soutiennent les criminels parce qu’ils sont snobs. Ils adorent l’écologie parce qu’ils sont snobs (Ann Coulter, journaliste américaine d’extrême droite, à propos des gens de gauche)

On relève toutefois rarement un point à la fois intéressant et cocasse : ceux qui combattent le Politiquement Correct en France le font souvent avec des arguments et des postures qui, eux aussi, arrivent directement des ÉtatsUnis. Quand on s’intéresse à la confrontation (qui se joue essentiellement dans les médias) opposant aux ÉtatsUnis les défenseurs et les adversaires du Politiquement Correct, ce qui frappe immédiatement c’est le caractère délirant des arguments des uns et des autres ainsi que le ton d’hystérie totale employé par les différents protagonistes. On va par exemple systématiquement utiliser le mot « Bourreau » pour désigner un homme qui drague les femmes « à l’ancienne » mais, dans le camp d’en face, on va tout aussi systématiquement dénicher des pulsions totalitaires dans toute tentative de réglementer la parole publique. La violence des mots employés dans les deux camps aux ÉtatsUnis est tout simplement hallucinante. 

Vous savez pourquoi on essaye de vous terroriser avec cet ouragan ? Parce que les médias sont tous de gauche et qu’ils essayent de nous démontrer la réalité du changement climatique  (Rush Limbaugh)

Dans ce magma d’outrances et de purs délires, ce sont, comme toujours, les voix mesurées (de droite comme de gauche) qui peinent le plus à se faire entendre. Le professeur Mark Lilla, par exemple, homme de gauche très modéré, critique très mesuré du Politiquement Correct, est régulièrement traité de fasciste par des partisans fanatiques de ce même Politiquement Correct (il est d’ailleurs fort amusant de voir des gens qui luttent contre les « discours de haine » et traquent sans relâche les « propos offensants » employer  une insulte aussi grave pour désigner leurs adversaires). Mais si vous parlez du professeur Lilla à un républicain tendance Tea Party (aile très droitière du Parti Républicain, et on veut dire par là très à droite de Marine Le Pen) ou à un auditeur de Rush Limbaugh (animateur radio ultra-réactionnaire à tendances paranoïaques), il vous apprendra que Mark Lilla est un mollasson crypto-communiste collaborateur du totalitarisme libéral (la gauche aux ÉtatsUnis).

Qu’en est-il en France ? Malheureusement, exactement comme aux ÉtatsUnis, la défense du Politiquement Correct y a très rapidement été identifiée à la Gauche et sa critique à la Droite. Comme aux ÉtatsUnis, les personnalités de gauche qui critiquent le Politiquement Correct (peu importe comment ils le critiquent et pourquoi) sont accusés de « dérive droitière » voire de collusion avec l’extrême droite. C’est le cas, par exemple, de Élisabeth Badinter ou de JeanClaude Michéa qui, tout en défendant des points de vue différents, sont l’un et l’autre incontestablement de gauche et n’ont strictement aucun lien avec l’extrême droite. Mais en même temps, toujours comme aux ÉtatsUnis, les critiques de droite du Politiquement Correct les plus fervents ont une tendance avérée à voir du Politiquement Correct partout.

Il est curieux que personne n’ait encore proposé une loi pénalisant toute mise en cause de l’urgence climatique (Élisabeth Lévy)

Un exemple très frappant de ce phénomène est l’attitude face au changement climatique. A priori, aucun rapport entre le changement climatique et le Politiquement Correct. Il suffit pourtant d’écouter Elisabeth Lévy, GillesWilliam Goldnadel ou Pascal Praud (on a les intellectuels qu’on mérite) pour constater cette étrangeté : ils considèrent que les militants écologistes qui combattent le changement climatique sont des apôtres du Politiquement Correct. Cela s’explique par une conception très particulière de la notion de liberté d’expression qui est elle aussi typique de l’extrême droite américaine. Si vous écoutez Fox News (chaîne de télévision très à droite), si vous lisez la presse républicaine (la droite aux ÉtatsUnis) ou même si vous vous rendez dans une église pour écouter le prêche d’un pasteur évangélique d’extrême droite, vous constaterez que la droite dure américaine semble sincèrement persuadée qu’elle est devenue le dernier rempart de la liberté d’expression. 

Le politiquement correct a bouffé nos esprits (Pascal Praud, journaliste sportif)

C’est un exemple parmi beaucoup d’autres de l’appropriation par la droite extrême américaine des valeurs et des éléments de langage de la gauche contestataire. En France, il est devenu courant d’entendre les représentants de la droite dure affirmer qu’on doit pouvoir contester la réalité du changement climatique (ou la responsabilité de l’homme dans le changement climatique pour les plus « subtils » d’entre eux) au nom de la liberté d’expression et du débat démocratique. Pourtant, aucune loi en France n’interdit de contester la réalité du changement climatique.

Ce qui nous amène à un autre point commun entre les adversaires du Politiquement Correct des deux rives de l’Atlantique : ils estiment qu’ils sont persécutés. L’une des plaintes récurrentes de la droite américaine est que « On ne peut plus rien dire dans ce pays ! ». C’est en partie vrai puisque les défenseurs américains du Politiquement Correct veulent effectivement interdire un grand nombre de propos (et d’images, ce qui peut les rattacher d’un certain point de vue aux mouvements iconoclastes) et ont une conception extrêmement large de l’insulte, de l’offense ou de l’appel à la haine et à la discrimination. Mais, partant de ce constat exact, la droite américaine déniche d’insupportables atteintes à la liberté d’expression partout et notamment dans le traitement médiatique du changement climatique. 

Un discours de peur sur le climat crée une jeune génération terrifiée qui veut jouer aux adultes (Pascal Bruckner, philosophe)

La droite dure américaine estime que les médias en général n’accordent pas assez d’importance aux climato-sceptiques (en fait, cela dépend de la chaîne que vous regardez ou de la station que vous écoutez). Insistons encore sur ce point : le climato-scepticisme n’est interdit ni aux ÉtatsUnis ni en France, l’atteinte à la liberté d’expression vient du fait, aux yeux des pourfendeurs du Politiquement Correct, que les climato-sceptiques ne sont pas assez pris au sérieux. A ce compte là, la « Communauté Terre Plate », un sympathique agrégat d’hurluberlus complotistes qui affirment que la terre n’est pas ronde, pourrait réclamer d’être confrontée dans des débats démocratiques avec les défenseurs de « l’opinion » selon laquelle la terre n’est pas plate.

Bien entendu, les critiques du Politiquement Correct, aux États-Unis comme en France, considèrent que seuls leurs opinions et points de vue sont la cible des « nouveaux censeurs ». Cela se marie très bien avec leur conviction d’être persécutés et une autre de leur certitude : la gauche contrôle la société. Elisabeth Lévy, qui dirige une revue (Causeur), anime des émissions en compagnie de Alain Finkielkraut, est régulièrement invitée à la télévision, répète ainsi inlassablement qu’on ne peut plus rien dire en France car la gauche cherche à faire taire tous les esprits libres (l’esprit libre étant forcément de droite). Encore une fois, cette censure impitoyable censée être exercée par la gauche ne se manifeste généralement ni par l’interdiction d’aborder certains sujets, ni par le refus de laisser s’exprimer certaines personnes. Au fond, ce que déplore Elisabeth Lévy (et qu’elle appelle, avec son sens proverbial de la mesure, pulsion totalitaire, censure, terrorisme intellectuel) c’est le fait que quand elle défend des positions provocatrices dont elle sait pertinemment qu’elles vont provoquer des polémiques, il se trouve que ses propos déclenchent…des polémiques !

Je préfère encore les lépreux à la gauche morale qui les insulte (G.W. Goldnadel)

Finalement, les critiques de droite du Politiquement Correct partagent à peu près toutes les caractéristiques des défenseurs de gauche du Politiquement Correct : délire de persécution (les uns estiment que tous les médias sont de gauche, les autres que l’extrême droite est toute puissante), stigmatisation de l’adversaire (dans un cas toujours un gauchiste illuminé, dans l’autre toujours un réactionnaire fanatique), indignation systématique mais soigneusement sélective (pour les uns comme pour les autres, l’allié idéologique est toujours un courageux résistant en butte aux machinations répugnantes du camp opposé), plasticité intellectuelle permanente (la science est une opinion quand ses conclusions sont idéologiquement incorrectes, elle est une source de connaissance sacrée quand ses conclusions sont idéologiquement correctes), souveraine indifférence aux faits (un événement dérangeant n’existe pas, un événement arrangeant est « significatif »).

Alors que certains en France s’appliquent à reproduire servilement la guerre civile virtuelle qui se déroule aux États-Unis, souvenons-nous que le meilleur de l’identité spirituelle française est l’esprit critique, pas l’esprit de clans. Comme l’écrit fort justement Jean-Claude Guillebaud :« Quant à la liberté de pensée et d’expression, souvenons-nous qu’elle ne réclame un vrai courage que quand elle s’exerce contre les siens, contre ses proches, contre son camp. » 

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