Des manifestations de policiers, organisées indépendamment de leurs syndicats, se sont produites dans plusieurs villes de France. Le président François Hollande a reçu les syndicats de police le 26 octobre, après une dizaine de jours de protestations. Un plan de dotation en matériel a été annoncé ainsi qu’une réflexion parlementaire sur l’évolution de la définition de la légitime défense pour les policiers. Ce mouvement policier bénéficie d’un soutien massif dans l’opinion publique et les principaux médias en ont rendu compte de manière favorable.

Tout le monde aime la police

On remarquera qu’à peu près personne ne s’autorise à émettre, à propos des manifestations de policiers, les critiques qui sont mécaniquement formulées contre les manifestations étiquetées de gauche. On pourrait pourtant fort bien considérer que le mouvement des policiers est strictement corporatiste, numériquement très faible (au maximum quelques milliers de personnes sur 150 000 policiers en France), en grande partie illégal et très orienté politiquement ; toutes critiques qui n’ont cessé de pleuvoir envers les manifestations contre la loi El Khomri. Les revendications formulées par les policiers qui manifestent sont en partie de nature politique, voire idéologique. Deux éléments apparaissent fondamentaux à leurs yeux : une révision de la notion de légitime défense pour les policiers (envisageable à condition qu’elle ne soit pas un blanc-seing) et surtout la dénonciation d’un supposé laxisme de la Justice dans le traitement de la délinquance et de la criminalité. Là aussi, le contraste est flagrant entre les mouvements soutenus par la CGT, immanquablement qualifiés de politisés et manipulés, et ce mouvement de policiers qui échappe largement à cette accusation, alors que son grief principal (la mise en accusation des magistrats) est au plus haut point politique.

La délinquance a des causes sociales

De ce point de vue, on doit relever l’usage délirant qui est désormais fait de la notion d’excuse sociologique. Cette expression est employée automatiquement par quantité de journalistes et de politiciens (de droite et de gauche) pour invalider a priori toute prise en compte des conditions économiques et sociales dans la réflexion sur la délinquance. On en vient à cette aberration consistant à refuser d’admettre qu’il existe un lien (pourtant absolument évident) entre délinquance et exclusion sociale. Cette dérive s’explique principalement par le fait que l’on ne prend pas en compte la différence entre responsabilité individuelle et mécanismes sociaux. C’est une chose de souligner qu’un individu est intégralement responsable de ses actes quelles que soient ses conditions matérielles d’existence. Mais c’est autre chose de nier tout rapport entre délinquance et pauvreté. Si tous les pauvres ne sont pas délinquants (il faut donc punir ceux qui le sont), l’immense majorité des délinquants sont issus de familles pauvres, au chômage ou déstructurées. Il n’est tout de même pas compliqué de constater que le taux de délinquance n’est pas le même à Neuilly et en Seine-Saint-Denis et que, partout, les zones de grande délinquance sont aussi des zones à fort taux de chômage, faible niveau de diplôme et revenus inférieurs au salaire médian. Il est donc parfaitement possible (et même nécessaire) de soutenir, en même temps, qu’on doit sanctionner très sévèrement ceux qui violent la loi et que le problème de la délinquance ne sera jamais résolu tant qu’on ne traitera pas ses causes sociales et économiques. Or, l’insistance des policiers sur le laxisme de la Justice (de toute façon contestable si on considère la réalité des peines prononcées) revient en réalité à ignorer délibérément cet aspect socio-économique de la délinquance.

Policiers et enseignants : la même impasse

On peut faire un parallèle entre la situation des policiers et celle des enseignants. Les uns et les autres se sentent abandonnés par leur hiérarchie dont la préoccupation principale est, non pas que leur établissement fonctionne correctement ou que leur zone d’intervention soit pacifiée, mais qu’ils donnent l’impression de l’être. C’est ainsi que beaucoup d’enseignants sont très fortement dissuadés, par exemple, d’exclure des élèves de cours car on juge préférable que les perturbateurs soient maintenus en classe (sans trace écrite, ni sanction à prendre, ni contact avec les parents). C’est ainsi, de la même manière, qu’on va dissuader les policiers de s’attaquer frontalement à la délinquance dans certains quartiers pour ne pas faire de vague (tout en les incitant régulièrement, et paradoxalement, à lancer des opérations de contrôle d’identité à l’aveugle). Les uns et les autres sont exaspérés, voire désespérés, de se heurter constamment à une minorité de perturbateurs qui font régner la terreur ou empêchent les autres de travailler. Les uns et les autres, enfin, se voient confier la tâche de contrôler des situations critiques dont ils ne peuvent en aucun cas traiter les causes. Les multiples maux sociaux (chômage, pauvreté, fractures familiales, défaut d’intégration) produisent sur le terrain des situations inextricables que l’on demande aux policiers et aux enseignants de traiter. Ce qui nous ramène au point précédent car tant que les causes sociales des nuisances auxquelles se heurtent policiers et enseignants ne seront pas prises en charge, ils seront mécaniquement amenés (et pour des raisons psychologiquement très compréhensibles) à réclamer des mesures toujours plus répressives (de rétablissement de la discipline dans les écoles, de peines dissuasives pour les délinquants) qui ne résoudront pas les problèmes de fond.

L’intérêt bien compris des policiers n’est pas de se transformer en procureurs d’une société permissive et d’une Justice gauchisante. Ils sont des représentants de l’État qui méritent respect et soutien mais le meilleur moyen de les aider dans leur tâche difficile est, plutôt que de flatter leurs réactions épidermiques, de prendre à bras le corps les problèmes qui minent la société française. Sans quoi, quels que soient leur bravoure et leur dévouement, les policiers seront condamnés à rester dans la situation de celui qui écope un bateau à la coque éventrée.

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