Invité en mars 2019 par le président Macron dans le cadre d’une réunion de réflexion sur la crise des Gilets Jaunes, le philosophe Pascal Bruckner a sobrement résumé la situation en affirmant que la France faisait face à un coup d’État anarcho-fasciste (« un coup d’État au ralenti », précisa-t-il, de peur de n’être pas suffisamment ridicule). Eh oui, le classique et fameux « coup d’État anarcho-fasciste au ralenti » étudié dans tous les bons manuels de sciences politiques.

Lors de certaines journées de manifestations des Gilets Jaunes, des militants d’extrême droite et des militants d’extrême gauche se sont retrouvés dans les mêmes rues ou sur les mêmes places. Or, certaines déprédations se sont produites lors de ces manifestations et les participants affichaient tous une virulente hostilité vis-à-vis du pouvoir politique en place (il semblerait donc que ces gens manifestaient car ils étaient mécontents, c’est effarant). 

Notre brillant intellectuel pouvait dès lors synthétiser ces différents éléments afin de nous livrer sa terrible conclusion : un coup d’État anarcho-fasciste est en cours (au ralenti). Bien entendu, absolument aucun coup d’État n’a été tenté, les militants d’extrême droite et d’extrême gauche présents lors des manifestations se sont le plus souvent allégrement ignorés (et parfois tapés dessus) et l’immense majorité des manifestants n’appartenait à aucun des ces deux courants politiques. Mais bon, on ne va tout de même pas s’embêter à faire une enquête (ou même se donner simplement la peine de lire les journaux). 

Le comique conceptuel

Nous avons là un exemple typique d’une activité à laquelle s’adonnent avec ferveur un certain nombre de nos intellectuels : le comique conceptuel. Dans la même veine, une nouvelle trouvaille fait fureur, une notion qui vient incontestablement enrichir la désormais foisonnante tradition du comique conceptuel : le totalitarisme vert. Pascal Bruckner (encore lui), Laurent Alexandre (urologue et homme d’affaires) et bien d’autres encore nous expliquent tranquillement que, cette fois ça y est, nous affrontons une menace tentaculaire : un immonde totalitarisme écologiste est en train de se mettre en place.

Le totalitarisme vert réunit tous les éléments du comique conceptuel. D’abord, il faut trouver un mot ronflant et effrayant (coup d’État, totalitarisme). Ensuite, on décide d’accoler ce mot ronflant à un ou plusieurs termes qui n’ont strictement rien à voir, en prenant soin de choisir des termes vagues (vert) ou contradictoires (anarcho-fasciste).  L’idée n’est évidemment pas d’expliquer quoi que ce soit mais d’attaquer des gens que l’on n’aime pas en laissant entendre qu’ils représentent un danger imminent et vital. Ceux qui utilisent l’expression Totalitarisme vert expliqueront ainsi que les écologistes veulent détruire la civilisation et nous ramener à l’âge des cavernes (il suffit de lire le programme de n’importe quel parti écologiste pour constater qu’il n’en est rien mais les programmes de partis politiques, c’est comme les journaux, c’est long à lire et, surtout, on s’expose à constater des faits qui ne nous arrangent pas, ce qui est toujours agaçant).

Si on commençait à respecter le sens des mots, on ne serait pas sorti de l’auberge

Quant au « coup d’État anarcho-fasciste », il a l’avantage de réunir de manière purement imaginaire des courants politiques que Pascal Bruckner déteste (pour ma part, je songe sérieusement à écrire une tribune pour mettre en garde le peuple français contre un putsch fomenté de concert par les archéologues bulgares et les architectes du Poitou, deux groupes humains que j’estime éminemment suspects).

Mais essayons tout de même de prendre au sérieux (certes, c’est difficile) les élucubrations des lanceurs d’alerte qui combattent le totalitarisme vert. Après tout, il est tout à fait envisageable que l’État, contrôlé en secret par une bande d’écologistes fanatiques, se soit honteusement immiscé dans nos vies privées, détruisant toute autonomie individuelle et terrorisant chacun par le truchement d’impitoyables milices vertes (normalement, je m’en serais aperçu, mais j’avoue être distrait en ce moment, mon attention est mobilisée par les ignobles manœuvres souterraines des architectes du Poitou).

Les Chinois manipulent les collapsologues qui psychiatrisent leurs opposants. C’est inquiétant

Laurent Alexandre (il est chirurgien et donc scientifique et donc tout ce qu’il dit est prouvé et donc il peut raconter n’importe quoi sur l’environnement) était l’invité de Sud Radio le 27 juin (dans l’émission d’André Bercoff, autre éminent intellectuel, justement célébré pour sa subtile étude du « bobo branleur » qui a tant apporté à la sociologie). Il y a tenu les propos suivants, admirables exemples de sobriété scientifique, de droiture morale et de souci des nuances : « On est sur un discours qui est illibéral, on nous propose en réalité une dictature verte, un discours malthusien (…) un discours donc malthusien, ethnomasochiste, illibéral. C’est en réalité le remplacement de l’utopie stalinienne. C’est la nouvelle religion. » Mazette, ça a l’air grave. Mais aussi : « On sait de façon certaine que certains mouvements pacifistes après guerre étaient financés par l’Union soviétique (…) aujourd’hui, je constate que les collapsologues sont en Europe et que les technologues sont en Chine. Je me pose vraiment la question : certains collapsologues ne sont-ils pas manipulés par la Chine ? »

Rappelons que le terme collapsologue désigne ceux qui estiment (à tort ou à raison) qu’un effondrement systémique global pourrait survenir du fait, notamment, de la dégradation de l’environnement et des bouleversements climatiques (autrement dit, destruction des sociétés telles qu’on les connaît et, dans le pire des cas, disparition de l’espèce humaine). Dans une tribune publiée sur FigaroVox le 9 juillet, le bon docteur Alexandre précise : « Tous les signes d’un totalitarisme vert se déploient sous nos yeux : propagande massive et manipulation de la jeunesse, recul des libertés, psychiatrisation des opposants et désormais euthanasie écologique passive des inutiles. » Je ne sais pas vous, mais moi, j’ai peur. En 15 jours, nous sommes passés de la dictature verte au totalitarisme vert (on en vient à préférer le coup d’État au ralenti, au moins on a le temps de se retourner).

La jeunesse est manipulée, l’information est truquée, les hôpitaux psychiatriques sont remplis d’opposants politiques, je suis la réincarnation de Jules César

Bon, j’ai déjà un peu moins peur en constatant que « euthanasie écologique passive » ne veut strictement rien dire. Mais tout de même, il reste la « propagande massive » (Goebbels ?), la « manipulation de la jeunesse (HitlerJugend ?), le « recul des libertés (lois de Nuremberg ?) et la « psychiatrisation des opposants » (Sakharov ?). Pour ce qui est de la propagande massive, c’est très simple : on appellera toujours « information » les propos avec lesquels on est d’accord et « propagande » ceux avec lesquels on est en désaccord. C’est pratique car cela marche sur tous les sujets. Manipulation de la jeunesse ? Même chose. Quand des jeunes font quelque chose qui nous agrée, on se félicite de la remarquable maturité de cette splendide jeunesse au cœur généreux et au regard clair. En revanche, si les mêmes jeunes font quelque chose qui ne nous plaît pas (manifester pour la survie de la planète, par exemple), alors là, ça ne fait ni une ni deux, la jeunesse est manipulée (en général par des gauchistes scrofuleux de tendance trotskiste mais il peut aussi s’agir d’écologistes dégénérés, tout cela, n’est-ce pas, c’est du pareil au même, c’est de la racaille rouge, enfin verte, bref, ne coupons pas les cheveux en quatre). Psychiatrisation des opposants ? Là, on nage en plein délire (Ah, vous voyez !, s’écrie Laurent Alexandre, il me psychiatrise, c’est un vil stalinien manipulé par la Chine). 

Continuons à dénigrer l’écologie et le totalitarisme vert adviendra

Absolument personne, fort heureusement, ne recommande l’internement administratif des climato-sceptiques. Quant au recul des libertés, il s’agit, suppose-t-on, des modestes réglementations mises en place dans certains pays, notamment la France, afin de préserver l’environnement. Dans ce cas, l’existence même du code de la route est un facteur de recul des libertés et il conviendrait de dénoncer le totalitarisme routier. Si le simple fait d’interdire certaines pratiques par la loi, de manière démocratique, est considéré comme totalitaire, alors seule la loi de la jungle (ou l’état de nature) permettrait d’échapper au totalitarisme. De plus, j’avoue m’être parfois montré négligent dans le tri de mes déchets mais je n’ai pas souvenir d’avoir été envoyé pour autant en camp de concentration (croisons les doigts, même dans les pires dictatures totalitaires, on peut parfois passer entre les gouttes).

Le plus drôle dans tout cela (ou le plus tragique), c’est que si les conditions environnementales continuent de se dégrader, on risque en effet de se retrouver dans une situation tellement critique qu’elle aura pour conséquence la mise en place de dictatures ou de totalitarismes afin d’empêcher l’extinction de l’espèce humaine. Il apparaît donc que Laurent Alexandre, Pascal Bruckner et consorts préparent activement la mise en place (dans le futur) d’un totalitarisme vert qu’ils dénoncent (dans le présent) de manière fantasmatique. 

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