Le 8 mai 2016, Emmanuel Macron s’est rendu à Orléans pour rendre hommage à Jeanne d’Arc. Il livra à cette occasion  un discours « à clé » dans lequel il identifia en toute modestie le parcours de Jeanne d’Arc au sien, assimilation résumée dans cette phrase involontairement comique : « Jeanne fend le système. » (il n’a pas ajouté qu’elle était furieusement bottom-up mais c’était moins une).

Le 1er mai 2019, notre « président philosophe » s’est attaqué à un autre pan d’histoire : la Fête des Travailleurs. Adepte, comme on le sait, de la « pensée complexe », Emmanuel Macron a une fois de plus démontré son immense sagacité en déclarant : « Le 1er Mai est la fête de toutes celles et ceux qui aiment le travail, le chérissent, parce qu’ils produisent, parce qu’ils forment, parce qu’ils savent que par le travail nous construisons l’avenir. Merci de porter ces valeurs et d’œuvrer chaque jour pour notre Nation. »

J’aime le travail, un peu, beaucoup, passionnément

On pourrait se contenter de rire, tant cette phrase est grotesque, mais il faut la prendre au sérieux car elle exprime, sous une forme particulièrement caricaturale, un lieu commun de plus en plus répandu et dont les conséquences politiques sont désastreuses.

Il existerait donc des gens qui aiment le travail en soi, en général. Et par conséquent, en toute logique, il en existerait aussi qui détestent le travail a priori. Autrement dit, certains individus sont dynamiques et durs à la tache tandis que d’autres sont d’indécrottables paresseux. Cette idée n’est pas seulement absurde, elle est éminemment dangereuse. Elle est absurde car il est assez rare d’entendre quelqu’un s’exclamer : « J’aime le travail à la folie ! Et c’est d’ailleurs tout à fait normal puisque je produis dans le but de construire l’avenir. ». 

Le travail, quand on en cherche on en trouve, point barre

Mais elle est surtout dangereuse car si certains aiment le travail tandis que d’autres ne l’aiment pas, il est aisé d’en conclure que ceux qui sont au chômage ne cherchent pas à en sortir (c’est normal, n’est-ce pas, puisqu’ils n’aiment pas le travail), que ceux qui sont attachés aux 35 heures sont des paresseux qui cherchent à en faire le moins possible et que ceux qui refusent les heures supplémentaires sont des désaxés asociaux. Or, c’est exactement la petite musique que Monsieur Macron et ses partisans répandent depuis des mois.

Arrêtons-nous maintenant sur l’usage très surprenant du verbe Aimer par notre Président. Il ne suffit visiblement pas à ses yeux qu’on respecte le travail ou qu’on l’estime nécessaire et utile. Il convient de l’aimer. Ce verbe a l’avantage de renvoyer aux sentiments et donc d’évacuer le politique au profit du psychologique. S’il s’agit d’aimer, l’amour étant aveugle et inconditionnel, on ne se préoccupera pas de broutilles comme les conditions de travail, l’intérêt du travail ou le niveau de rémunération. Quand on aime on ne compte pas et donc, si on aime le travail, on sera prêt à occuper n’importe quel poste, à n’importe quelles conditions et pour n’importe quel salaire. 

Si on refuse, on ne sera pas un individu qui lutte contre un système social injuste, on sera simplement quelqu’un qui n’aime pas le travail, ce qui, apparemment, est vraiment très mal. Rappelons que les grévistes ont longtemps été désignés par l’appellation infamante de « Je n’aime pas le travail ». Ces mêmes grévistes et manifestants que la Fête des travailleurs est censée célébrer le 1er Mai puisque cette journée renvoie notamment à la lutte menée pour arracher la journée de travail de huit heures (revendication que le patronat de l’époque considérait comme ne pouvant émaner que de sinistres fainéants n’aimant pas le travail).

Le travail est la meilleure des polices

Mais le Président Macron ne se contente pas de psychologiser, il moralise. Quand on aime le Travail, dit-il, on porte des « valeurs » (« Merci de porter ces valeurs et d’œuvrer chaque jour pour notre Nation. »). On ne voit pas bien de quelles valeurs il parle (la production ? La formation ? L’avenir ?) mais ce n’est guère surprenant car l’usage du mot Valeur permet généralement à celui qui l’utilise de se dispenser de tout éclaircissement (par exemple, les « valeurs » de la République). Le point important, c’est qu’en utilisant le mot Valeur, Emmanuel Macron attribue une signification morale au Travail en général. Psychologie (de comptoir) et morale (ou plutôt moralisme) ont toujours fait bon ménage quand il s’agit de culpabiliser le bon peuple. La première nous apprend que celui qui n’aime pas le travail est un être bizarre, la seconde nous indique qu’il est aussi un monstre moral. Et comme ceux qui aiment le travail « œuvrent chaque jour pour notre Nation », celui qui n’aime pas le travail est aussi un traître. 

Ce dispositif rhétorique est une vieille lune abondamment utilisée depuis le 19e siècle par les classes dominantes (oh mon dieu, une expression marxiste !), que ce soit dans les sociétés capitalistes ou, au 20e siècle, par les régimes communistes, afin de persuader les individus qu’il est de leur devoir de travailler le plus possible sans jamais se plaindre ou revendiquer quoi que ce soit.

Chacun aime le travail quand celui-ci est enrichissant

Il est pourtant extrêmement simple de comprendre que la question n’est évidemment pas d’aimer ou de ne pas aimer le travail car le Travail en soi n’existe pas. Certains ont choisi la branche dans laquelle ils travaillent, d’autres pas. Certains considèrent leur travail comme utile, d’autres l’estiment dénué de sens (et souvent à raison). Certains travaillent dans de bonnes conditions et pour un salaire décent tandis que d’autres triment pour gagner à peine de quoi survivre. Certains sont respectés par leurs employeurs et par la société alors que d’autres sont traités comme des chiens. 

Ceci étant dit, et c’est incontestable, cela a-t-il le moindre sens de célébrer ceux qui aiment le travail ? Littéralement, l’expression ne veut rien dire. Par conséquent, sa seule signification possible est idéologique. Il s’agit de flatter ceux qui s’en sortent bien (la Bourgeoisie ne s’est jamais contentée d’avoir beaucoup d’argent, elle souhaite qu’on lui prête une supériorité morale du simple fait qu’elle est fortunée) et de culpabiliser ceux qui ne s’en sortent pas (s’ils ne sont pas satisfaits de leur condition, ce n’est pas parce que la société est mal organisée, c’est parce qu’ils n’aiment pas assez le travail).

Il est difficile de savoir si Emmanuel Macron, quand il profère une absurdité comme « Le 1er Mai est la fête de toutes celles et ceux qui aiment le travail », agit par pur opportunisme politicien ou s’il est vraiment convaincu d’émettre une idée raisonnable. Il est en tout cas affligeant que le Président de la République colporte des clichés rebattus ayant pour seule fonction de justifier la structure inégalitaire de la société.

« Dans la glorification du « travail », dans les infatigables discours sur la « bénédiction du travail », je vois la même arrière-pensée que dans les louanges adressées aux actes impersonnels et utiles à tous : à savoir la peur de tout ce qui est individuel. Au fond, on sent aujourd’hui, à la vue du travail – on vise toujours sous ce nom le dur labeur du matin au soir-, qu’un tel travail constitue la meilleure des polices, qu’il tient chacun enbride et s’entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l’indépendance. Car il consume une extraordinaire quantité de force nerveuse et la soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l’amour et à la haine, il présente constamment à la vue un but mesquin et assure des satisfactions faciles et régulières. Ainsi une société où l’on travaille dur en permanence aura davantage de sécurité : et l’on adore aujourd’hui la sécurité comme la divinité suprême. Et puis ! Épouvante! Le  « travailleur », justement, est devenu dangereux ! Le monde fourmille d’ « individus dangereux» !  (Nietzsche, Aurore)

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