On a beau nous seriner que, depuis l’élection d’Emmanuel Macron, « l’ancien monde » est mort et enterré, le moins qu’on puisse dire est qu’il a de « beaux » restes.

De manière générale, la communication politique du pouvoir en place est en tout point conforme à ce qu’elle a été sous tous les gouvernements, y compris dans ses aspects les plus absurdes. Quand un fait embarrassant est révélé, on commence par affirmer que ce fait n’existe pas. On crie au complot, à la fake news, on accuse les oppositions de basses manœuvres politiciennes puis, les faits étant têtus, on finit par admettre ce qui est arrivé tout en essayant laborieusement d’expliquer que, somme toute, ce n’est pas si grave. De l’affaire Benalla aux livraisons d’armes à l’Arabie saoudite en passant par l’engagement de jeunesse de Nathalie Loiseau sur une liste étudiante d’extrême droite, le réflexe est toujours le même. La tactique a beau être idiote (à quoi bon nier un fait dont on sait pertinemment qu’il est avéré ?) et contre-productive (si on commence par mentir, on ne peut pas espérer être cru quand on se décide à dire la vérité), elle est systématiquement utilisée. 

Dans le doute, commençons toujours par mentir

Il faut noter, d’ailleurs, qu’une autre tactique pourrait être adoptée mais, pour des raisons mystérieuses sans doute liées à l’extrême compétence des agences de communication qui conseillent nos gouvernants, n’est jamais appliquée : reconnaître honnêtement les faits, expliquer les circonstances, prendre les mesures appropriées. Le pouvoir n’avait nul besoin de chercher à protéger Alexandre Benalla. Puisqu’il est avéré que cet individu s’est comporté comme un voyou, les autorités auraient eu tout intérêt à le condamner clairement et immédiatement. De même, Nathalie Loiseau, au lieu de bêtement nier sa présence sur une liste d’extrême droite (avant de s’en « rappeler » ultérieurement), aurait pu expliquer posément que cette liste ne se revendiquait pas d’extrême droite et qu’elle y avait donc adhéré en toute bonne foi (ce qui, vu le contexte de l’époque, est plausible).

La République sera conservatrice, ou elle ne sera pas (Adolphe Thiers)

Ce véritable tic du déni apparaît de manière particulièrement spectaculaire dans le traitement que le pouvoir réserve à la question des violences policières depuis le début des manifestations de Gilets Jaunes. Les violences en question sont parfaitement documentées : 1 mort, 283 blessés à la tête, 24 personnes éborgnées, 5 personnes ayant eu une main arrachée. Le bilan est absolument sidérant. De très nombreuses vidéos attestent que certains policiers se comportent de manière absolument inacceptable et totalement illégale. Peu importe que ces vidéos ne soient pas toujours contextualisées. Quel que soit le contexte, un policier n’a pas le droit de donner des coups de matraque à quelqu’un qui ne résiste pas, d’envoyer du gaz à bout portant au visage d’un manifestant pacifique ou de mettre des gifles à une personne déjà interpellée. 

Il faut souligner à ce propos les justifications absolument ahurissantes qu’on entend et qu’on lit chez certains politiciens et chez certains journalistes (toujours les mêmes). On nous explique en effet que les policiers filmés en train de frapper des gens désarmés et qui ne résistent pas ne feraient que répondre à des violences antérieures perpétrées par les manifestants en question. Autrement dit, les politiciens et journalistes qui avancent ce genre « d’explications » affirment tranquillement qu’un policier a le droit d’exercer une vengeance personnelle sur un citoyen et que la police dans son ensemble n’est jamais qu’un gang parmi d’autres. Il est proprement lamentable qu’on soit obligé de rappeler que, quels que soient les actes commis préalablement par un suspect, un policier n’a évidemment pas le droit de le passer à tabac.

Cachez ces mots que je ne saurais entendre

Or, le gouvernement, le Président de la République, les députés de la majorité, campent résolument sur une position qui finit par devenir délirante : les violences policières n’existent pas. Emmanuel Macron a déclaré le 7 mars : « Ne parlez pas de répression ou de violences policières, ces mots sont inacceptables dans un État de droit. ». On croyait naïvement que ce qui était inacceptable dans un État de droit, c’est que des policiers se rendent coupables de violences illégales sur des manifestants. Mais non, le Président nous apprend que ce qui est inacceptable, ce ne sont pas les violences policières mais le fait de les appeler ainsi. 

De son côté, le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, a affirmé : « Je ne connais aucun policier, aucun gendarme, qui ait attaqué des gilets jaunes ». Nous ne savons pas s’il les « connaît » mais les dizaines de manifestants qui ont été envoyés à l’hôpital par des policiers ont indubitablement fait leur connaissance. Quant à la Garde des Sceaux, Nicole Belloubet, elle a complètement oublié que la ministre de la Justice n’est pas censée être un auxiliaire de police, son silence assourdissant valant approbation des mensonges caractérisés de son collègue de l’Intérieur.

Ceux qui nient l’existence des violences policières sont les pires ennemis de la police

Rien de plus classique que cette propension du pouvoir en place à considérer que « sa » police (alors qu’elle est celle de tous les citoyens) ne peut jamais être dans son tort. Et rien de plus catastrophique pour la démocratie et la police elle-même. Car en effet, ceux qui ont le plus intérêt à ce que les policiers fautifs soient promptement dénoncés et sanctionnés, ce sont les policiers. Quand un policier se comporte comme un délinquant vis-à-vis d’un manifestant, c’est l’honneur et la crédibilité de ses collègues policiers qu’il bafoue. C’est un point absolument fondamental. Les macronistes (et la droite Les Républicains) qui, de fait, couvrent des bavures policières ne sont pas d’authentiques soutiens des forces de l’ordre, au contraire ils sont les pires ennemis de la police. On peut parfaitement soutenir en même temps que les policiers font face à des violences très graves de la part de certains manifestants et que certains policiers commettent des violences très graves contre des manifestants. Il n’y a là aucune contradiction, bien au contraire. 

Pendant longtemps, la droite réactionnaire a décrété que l’armée était sacrée et ne se trompait jamais (ce qui l’a amené à se couvrir de honte lors de l’affaire Dreyfus et de ridicule en 1940) et elle a si bien « défendu » l’armée qu’elle a réussi à la rendre odieuse à toute une partie de la population. Il en va de même aujourd’hui pour les forces de l’ordre. La police bénéficie (bénéficiait ?) en France d’une très bonne image (raison pour laquelle le slogan gauchiste « Tout le monde déteste la police » est particulièrement stupide). S’ils continuent à nier la réalité des violences policières, la macronie et la droite vont peut-être réussir à ternir durablement cette image. Beau travail.

Illustration : Sous les pavés…les flics de Laurent Chabrun et David Korn-Brzoza

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