Si on suit le débat public français depuis quelques années, on peut avoir l’impression qu’Israël ne se trouve pas au Moyen-Orient mais aux frontières de la France. Le conflit israélo-palestinien est en effet désormais omniprésent dans notre pays. Des politiciens, des journalistes, des intellectuels prennent parti pour l’un ou l’autre camp, affichent leur soutien, tempêtent, lancent des manifestations, des contre-manifestations, signent des tribunes , organisent des réunions, cherchent à interdire des réunions… Des activistes antisémites s’agitent, l’extrême droite est devenu furieusement sioniste (pour la seule raison que les Juifs ne sont pas musulmans), une partie de l’extrême gauche persiste à penser que la cause palestinienne est un marqueur politique fondamental.

Malheureusement, la plupart des personnalités qui s’expriment bruyamment en France sur Israël et sur le conflit israélo-palestinien s’alignent purement et simplement sur les positions les plus caricaturales et les plus fanatiques qui s’expriment en Israël et en Palestine. Il y a quelque chose de surréaliste (et de vraiment lamentable) dans le fait d’entendre des Français expliquer, les uns que le soutien à Israël passe forcément par la défense d’un politicien cynique et corrompu comme Benyamin Netanyahou, les autres que les fanatiques intégristes du Hamas sont des combattants de la liberté.

Évidemment, se prononcer pour Israël ou pour les Palestiniens a ceci de pratique que cela dispense de produire le moindre effort pour tenter de comprendre ce qui se passe vraiment dans cette région minuscule dont l’éloignement devrait d’abord nous convaincre que le conflit israélo-palestinien nous concerne ni plus ni moins que la situation des Rohingyas en Birmanie, la guerre dans l’est de l’Ukraine ou la persécution des Ouïghours au Xinjiang.

C’est pourquoi il faut regarder The Gatekeepers. Dans ce documentaire, on n’entendra ni politicien ni intellectuel « engagé » (à mettre entre guillemets car ce qualificatif devrait être considéré comme infamant quand il est appliqué à un intellectuel). The Gatekeepers donne longuement la parole à six anciens patrons du Shin Beth, le service de sécurité intérieur d’Israël chargé de la lutte anti-terroriste. Or, tous ces hommes durs, pragmatiques, ayant ordonné des assassinats, sont des partisans convaincus de la paix avec les Palestiniens et du retrait d’Israël des Territoires occupés.

Le documentaire retrace, au fil des entretiens, l’histoire de la lutte anti-terroriste en Israël et dans les Territoires, l’évolution des méthodes (dans un camp comme dans l’autre) mais aussi les répercussions de la question palestinienne sur la scène intérieure israélienne. Ce faisant, les responsables interrogés abordent les questions essentielles : la responsabilité morale face à l’usage de la violence (qui tuer, où, comment ?), l’existence d’un terrorisme juif en Israël (dont le premier ministre Yitzhak Rabin fut malheureusement victime en 1995), la nécessité de parler avec des fanatiques comme les gens du Hamas).

Au final, The Gatekeepers suscite un mélange d’optimisme et de désarroi. Optimisme quand on considère que les responsables de la sécurité d’Israël sont les premiers à défendre la mise en place d’un véritable Etat palestinien. Désarroi quand on constate l’impuissance et la colère de ces mêmes responsables face au cynisme, au manque de vision politique et à l’aveuglement idéologique de la classe politique israélienne. The Gatekeepers confirme cette vérité fondamentale : être l’ami d’Israël, c’est encourager les Israéliens à se retirer des Territoires occupés, ce retrait étant la seule manière d’assurer à long terme la sécurité du peuple israélien (et son intégrité morale). Et ce ne sont pas des pacifistes inconditionnels ou des militants palestiniens qui le disent, ce sont les hommes qui ont assuré la sécurité d’Israël depuis des décennies.

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